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Corinne Lepage

Discours de Corinne Lepage

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Bonjour à toutes et à tous.

Je suis très heureuse d'être devant vous ce matin. Je suis certes candidate à l'élection présidentielle, mais je dirais que ce qui se passe ce matin m'intéresse à double titre, et même à triple titre puisque j'ai présidé pendant une petite dizaine d'années l'association nationale des docteurs en droit et donc je connais bien le problème des docteurs, et même des doctorants, du reste, mais des docteurs en tout cas, et je suis très attachée à un organisme que M. Gouyon connaît bien par ailleurs, qui s'appelle le CRIIGENE (Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétique) que j'ai co-créé avec Gilles-Éric Séralini et Jean-Marie Pelt en 1998, et qui est un organisme d'experts pluridisciplinaire qui travaille sur les questions de génie génétique.

Et donc si je n'ai malheureusement qu'une formation de juriste et non de scientifique, 12 ans (même un peu plus) de travail très régulier avec des scientifiques venus de disciplines variées (puisqu'il y a des biologistes, des spécialistes des plantes, des médecins, toute une série d'autres disciplines qui sont représentées) m'ont beaucoup appris, à la fois sur la modestie qu'il convient d'avoir sur l'importance de l'interdisciplinarité, et sur l'intérêt qu'il y a à mêler les questions scientifiques et les questions sociétales, et ceci fait que je ne peux que complètement adhérer au discours que le professeur Gouyon vient de tenir. C'est pout toutes ces raisons que je vous remercie de me donner la parole ce matin

Mon propos sera orienté tout d'abord sur les sujets généraux de la recherche, et ensuite plus précisément sur des questions qui intéressent davantage les jeunes chercheurs. L'agenda scientifique et politique se construit à partir de sujets médiatiques, d'enjeux émergents, de questionnements propres, à la culture de partis et les exercices de prospective stratégique. C'est ce que vous affirmez, et la question qui se pose est donc celle de savoir comment on choisit les sujets par priorité.

Je pense que (et le Professeur Gouyon vient de nous le dire, je ne peux être que complètement d'accord sur ce point) le renforcement des liens entre la science et la société, en redonnant une place fondamentale à la recherche fondamentale, est absolument essentielle. Tout simplement parce que les recherches que vous menez les uns et les autres aujourd'hui dans vos laboratoires, ce sont elles qui vont bien davantage déterminer les décisions de demain que bien des décisions que les politiques peuvent prendre. Différentes technologies peuvent avoir des impacts environnementaux, économiques, sociaux, sociétaux, extrêmement différents. Et il est donc légitime et nécessaire que les grands choix de recherche et l'orientation des budgets publics fassent l'objet d'une élaboration démocratique. Ce n'est évidemment pas simple, mais c'est absolument nécessaire si l'on veut une confiance réciproque entre la science et la société. La recherche, elle doit permettre de répondre aux grands enjeux du XXI° siècle et doit donc correspondre aux aspirations de la société, et pas seulement, comme l'affirmait le professeur Gouyon tout à l'heure, pas seulement répondre à des applications technologiques et à la demande du marché.

Le premier objectif de nos sociétés, c'est de s'adapter pour faire face aux défis que nous impose la conjugaison des crises environnementales, économiques et sociales. J'irais même au delà en disant qu'à mes yeux nous ne sommes pas dans une crise mais dans un changement de monde, et que ce changement de monde mérite d'être étudié et approfondi car en réalité, on ignore presque tout du monde dans lequel nous sommes en train de vivre. Les besoins de recherche sont donc considérables, et ils ne peuvent être définis que par un dialogue entre les scientifiques, les pouvoirs publics et la société. Cela peut se traduire à différents niveaux. D'abord, je dirais, par les liens qui peuvent se tisser entre la société et les doctorants dans les entreprises notamment, j'y reviendrai tout à l'heure. En second lieu, par une représentativité des citoyens et des doctorants dans les conseils des universités au même titre que les entreprises, et ceci me paraît tout à fait nécessaire notamment après la mise en place de la loi LRU.

Tout cela est nécessaire parce qu'il faut passer d'un système dans lequel les besoins de la recherche sont déterminés par les scientifiques en fonction des intérêts de leur discipline d'une part, ou/et en fonction des applications potentielles des recherches qu'ils font. Il faut passer de cela à une approche concertée basée sur les problèmes à résoudre dans tel ou tel domaine. C'est le problème “vast approach”.

Une telle conceptualisation des questions de recherche conduit tout naturellement à une approche transdisciplinaire qui est à mes yeux fondamentale. Cela signifie que les sciences humaines doivent retrouver une place beaucoup plus importante que celle qu'elles ont aujourd'hui. Je pense en particulier à l'épistémologie, à la philosophie, et à la sociologie qui devraient être intégrées dans les modules de formation de toutes les écoles doctorales.

Je pense également que dans les écoles doctorales relevant de ces disciplines, des modules de biologie, d'énergie, de toxicologie et d'environnement devraient être également renforcés et développés. Chaque thèse devrait aborder, sommairement, au moins, les idées du chercheur sur les conséquences sociales et sociétales de ses découvertes car cet aspect du sujet est très généralement négligé.

J'ouvre une parenthèse pour étendre mon propos. Vous le savez peut-être, dans la recherche publique américaine sur les nano-technologies, 5% des crédits sont obligatoirement consacrés aux effets socio-économiques, sanitaires et environnementaux des nano-technologies. Vous allez dire, 5%, c'est pas beaucoup, mais enfin c'est déjà mieux que rien. Cela veut dire qu'au moins ces sujets font l'objet d'un minimum d'études. Ce n'est pas le cas chez nous. Et je donne cet exemple parce que les nano-technologies est un sujet qui m'intéresse tout particulièrement. Je pense que la cécité que nous avons à l'égard des conséquences sociales et sociétales de nos découvertes est quelque chose de tout à fait préoccupant.

Enfin, je pense que les études de l'observation de la société, lettres, histoire, sociologie, environnement, écologie, économie durable, géographie, habitat, devraient être en phase avec son développement qualitatif et non quantitatif. Tout ceci devrait nous permettre d'aller vers une élaboration différente, plus ouverte, plus démocratique, des priorités de la recherche, aussi bien au niveau de la macroprogrammation qu'au niveau plus micro de l'élaboration de l'élaboration de projets de recherche, même si elle n'a pas vocation à être généralisée.

Je suis convaincue qu'il faut faire confiance à la société française, et je crois aux vertus du dialogue et de l'échange, ainsi qu'à la capacité de nos concitoyens de travailler ensemble.

Toujours en ce qui concerne la recherche finalisée au service de la société, il faut réaffirmer que certains domaines de recherche (je pense notamment à la recherche agronomique ou la prévention en matière de santé) ont toutes les caractéristiques d'un bien commun, c'est-à-dire que le marché n'est pas forcément le plus apte à y répondre, et je m'inscris totalement dans ce que le professeur Gouyon nous a dit il y a quelques instants.

Par exemple, la recherche privée agricole aura tendance à mettre l'accent sur la mise au point de pesticides ou de semences adaptée à l'agriculture industrielle, alors que la recherche publique, si elle était dégagée de l'impératif de rentabilité à court terme pourrait avoir une approche moins réductionniste, plus systémique, et mettre au point des techniques agricoles ou des systèmes peu onéreux à mettre en place, mais évidemment moins rentables sur le plan économique.

Renforcer les liens avec la société implique également de réformer la manière dont les chercheurs sont évalués. Cette évaluation ne peut reposer uniquement sur les publications dans des revues à haut facteur d'impact ou sur les dépôts de brevets, notamment, pour nous les français, qui avons souvent beaucoup de retard et de mal à publier dans les revues anglo-saxonnes. L'engagement avec la société, la participation à l'élaboration de politiques publiques doivent aussi être valorisé.

A cet égard, en sus de ce que je disais il y a un instant sur la nécessité pour les jeunes chercheurs d'aborder dans leur thèse l'impact sociétal de leurs propositions, je tiens à rappeler qu'il y a quelques années, a été mis en place un serment éthique des sciences de la vie, qui est déjà prononcé dans plusieurs universités, qui est fondé, je dirais, sur des bases à peu près comparables à celles du serment d'Hippocrate, et qui remet bien dans la perspective du bien commun et de l'intérêt de la société les conditions dans lesquelles les recherches doivent être menées.

En parallèle, il faut sanctuariser la recherche fondamentale. Le monde de la recherche est aujourd'hui sous pression pour répondre aux impératifs industriels, sans que le politique, et encore moins le privé, ne lui en donne les moyens. La recherche fondamentale survit plus sous forme de mythe que dans la réalité, car le monde de la recherche comme les autres secteurs de la société est soumis à une injonction de compétitivité très éloigné des valeurs de la science. Ce tête-à-tête exclusif avec le monde industriel est trop réducteur, et si d'un côté la science a tout à fait intérêt à s'ouvrir à la société au-delà des grandes compagnies, je pense notamment aux PME, aux collectivités, aux organisations de la société civile non marchandes, au tiers secteur social et solidaire, elle doit aussi pouvoir travailler sereinement en toute indépendance et sans forcément d'obligation immédiate de résultats. De nombreuses découvertes sont le fruit de recherches non finalisées, et les découvertes sont une condition de l'innovation, c'est le processus que l'on nomme sérendipité.

Il faut donc renforcer nos universités, résoudre la fracture avec les grandes écoles, et mettre fin à la précarisation de nos chercheurs. La recherche est hélas aujourd'hui une des vocations les moins rémunératrices par rapport aux efforts et à l'investissement qu'elle demande aux étudiants et aux jeunes chercheurs. Pourtant, en France, la science a toujours été un pilier de la République. Il convient donc de lui redonner toute sa place, mais dans une dynamique d'ouverture, de modestie et de dialogue avec la société, et c'est comme cela que nous donnerons confiance aux chercheurs et envie à nos jeunes, au plus grand nombre d'entre eux, de s'engager dans les filières scientifiques.

Je voudrais, puisqu'il nous reste quelques minutes, insister sur deux points. Le premier est celui de l'expertise et de la question du principe de précaution, et le second, la situation particulière des jeunes chercheurs.

L'expertise, c'est un sujet sur lequel je travaille depuis une vingtaine d'années. Et j'avais du reste en son temps proposé à Jean-Louis Borloo en 2008 un certain nombre de propositions pour aller dans le sens d'une expertise pluraliste et contradictoire. Je pense qu'il est indispensable sur un sujet donné de pouvoir croiser des regards issus de disciplines différentes, et de scientifiques d'une même discipline ayant des approches divergentes. Je suis bien consciente de la manière dont les conflits d'intérêts peuvent intervenir dans le cadre des expertises, et malheureusement nous en avons des exemples tous les jours sous les yeux.

Je pense que la seule manière d'en sortir, et d'en sortir par le haut, consiste à entrer dans un système d'expertise contradictoire, dans lequel, comme dans un débat judiciaire, le pour et le contre peuvent s'affronter en tout clarté, chacun sachant qui il est et d'où il parle. Et ce sont en définitive des experts publics, payés par le secteur public, qui trancheront en précisant les opinions minoritaires que les uns ou les autres peuvent exprimer. Je pense que c'est la seule manière de sortir par le haut des difficultés dans lesquelles nous nous trouvons.

Quant au principe de précaution, je voudrais ici, de manière extrêmement forte, souligner le fait que ceux qui soutiennent que le principe de précaution est un principe anti-recherche sont des personnes soit totalement incompétentes, soit de parfaite mauvaise foi.

Le principe de précaution n'a jamais brisé la recherche. Le principe de précaution est un principe qui appelle à la recherche. Le principe de précaution consiste à se poser des questions et à chercher des éléments de réponse. Par voie de conséquence, il ne peut que demander davantage de connaissances et de recherche, et non, bien entendu, servir de paravent devant des attitudes immobilistes, voire une véritable cécité, voire encore pire, la possibilité d'avancer des bulldozers industriels et technologiques, jusqu'à un moment où l'irréversibilité est acquise, et quelles que soient les conséquences économiques, humaines ou sanitaires, il n'est pas possible de faire marche arrière.

Par voie de conséquence, le principe de précaution n'est en rien un principe de frein, c'est un accélérateur de recherche, et sur ce point, je crois qu'il faut être d'une parfaite fermeté.

Je terminerai avec quelques mots plus précis pour les jeunes chercheurs et les jeunes docteurs. La rémunération des doctorants, comme l'emploi des docteurs, restent des questions extrêmement préoccupantes, et les quelques timides mesures qui ont été introduites jusqu'ici restent inopérantes. Avec un taux global de chômage des docteurs supérieur à 10%, toutes disciplines confondues, notre pays établit un bien triste record. Seul un bouleversement de notre système de recherche peut faire changer les choses.

Si le nombre de doctorats délivré chaque année en France (11 000) reste comparable, ramené au nombre d'habitants, à celui des doctorats délivrés aux Etats-Unis (48 000), il existe une différence essentielle : seul un tiers des doctorats délivrés chez nous le sont en sciences, les deux tiers étant en droit, économie, lettres et sciences humaines, proportion rigoureusement inverse de celle des Etats-Unis où près de 70% des doctorats sont en sciences et en ingéniérie. L'industrie embauchera de préférence à un docteur dont la formation universitaire est parfois jugée éloignée des réalités de l'entreprise un ingénieur à bac+5, formation avec laquelle elle est familière.

Il faut donc ouvrir l'éventail disciplinaire un peu trop restreint en introduisant des doctorats en ingéniérie, qui n'existent pas aujourd'hui, et qui permettraient de renforcer la recherche au sein des grandes écoles tout en les rapprochant de l'université.

Notre recherche ne doit pas être dogmatique, elle doit être une contestation et une libre imagination. Je partage le point de vue de M. Gouyon selon lequel il n'y a pas un progrès mais des progrès. Nos centres de recherche sont trop arc-boutés sur les mêmes thématiques, ont du mal à se renouveler, ont du mal à avoir une vision du futur, avec une hiérarchie qui ne laisse aucune place aux jeunes, trop souvent contraints de s'expatrier. L'auto-évaluation, comme l'auto-satisfaction, sont trop souvent de mise (voir la part des articles des chercheurs français publiés dans les grandes revues scientifiques).

Il est donc absolument nécessaire d'avoir un système de financement autour de thématiques novatrices, d'équipes ad-hoc souples et agiles se constituant et se défaisant au rang de ces thématiques. La collaboration entre ces disciplines sera la règle des recherches entreprises, et si le progrès technique du XX° siècle a été porté par la convergence entre l'ingéniérie et la physique, celui du XXI° résultera de l'ingéniérie et de la biologie. Ces laboratoires flexibles doivent être en mesure d'embaucher des doctorants et docteurs pendant la durée du projet, dont la poursuite sera conditionnée à une évaluation qui ne sera pas de complaisance.

Je terminerai en vous disant que l'effort national de R&D, passé en 2011 sous la barre des 2% du PIB, est en baisse continue depuis ces dernières années, malgré les engagements pris dans l'agenda de Lisbonne. Je rappelle qu'il était à 3%.

Tout ceci pour vous dire, mesdames et messieurs, que je crois profondément à l'importance de la recherche, à l'importance de la recherche pour les chercheurs, bien sûr, pour les découvertes qu'ils vont faire, et pour toute la société.

Je terminerai par là où j'ai commencé. Nous assistons à un changement de monde. Nous ne connaissons pas le monde dans lequel nous sommes en train d'arriver. C'est vous, mesdames et messieurs, qui allez nous permettre non seulement de le comprendre, non seulement de l'apprendre, mais surtout de nous permettre de nous y adapter. De permettre de répondre aux immenses défis qui sont les nôtres, et qui sont des défis à mon sens bien plus importants encore de la crise financière dans laquelle nous sommes plongés. C'est la raison pour laquelle vos travaux ont une telle importance. Et si je ne puis être présente toute la journée pour les entendre, c'est avec le plus grand intérêt que je suivrai leur compte-rendu.

Je vous remercie.



Laurent Audouin (E. Joly)

Laurent Audouin, représentant Eva Joly

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Bonjour à toutes et à tous.

D'abord un grand merci aux équipes d'organisation pour ce colloque. Finalement, il y a relativement peu d'occasions de discuter de manière approfondie des questions d'enseignement supérieur et de recherche dans cette campagne pour le moment, et donc ce type de moments n'en est que plus précieux.

Je vous présente les regrets d'Eva Joly de ne pouvoir être ici aujourd'hui à cette place. Elle aurait été intéressée par le fait de vous rencontrer mais malheureusement, vous savez que la crise grecque domine partiellement l'actualité, et elle a fait le choix de se rendre en Grèce pour rencontrer la population grecque et voir l'état politique et économique sur place de ses propres yeux, et pouvoir vraiment discuter et témoigner, donc elle ne peut évidemment être avec nous aujourd'hui.

Evidemment je suis également très heureux de voir une salle quand même bien, bien remplie, et ça me permet de saluer le travail aussi bien de l'ANDès que de la Confédération des Jeunes Chercheurs.

C'est un travail qui se fait dans la durée, qui est de grande qualité, et qui permet petit à petit de faire bouger des lignes, et il est important que ces associations continuent sur cette voie. Il y a déjà eu des succès et je suis sûr qu'il y en aura d'autres. Nous souhaitons les y aider.

Tout d'abord, laissez-moi souligner que l'écologie politique est parmi les grands courants de pensée politique actuels celui qui est le plus proche, le plus nourri de science. Alors évidemment, l'écologie interroge la notion de progrès, l'approche positiviste. Elle n'hésite pas à pointer les dégâts que parfois les développement techno-scientifiques ont pu causer. Mais en même temps, elle s'appuie sur un constat de l'état du monde qui est de nature scientifique, et donc les écologistes revendiquent de manière très forte, très affirmée, un besoin de science, un besoin d'innovation, à la fois pour comprendre le monde, pour satisfaire notre curiosité, bien sûr, mais aussi, pour transition écologique, qui, je pense, vous en êtes tous convaincus, est devant nous et est indispensable pour nos sociétés.

Et malheureusement, je le disais, il semble que les questions de recherche et d'enseignement supérieur n'occuperont pas dans cette élection le devant de la scène. Je le regrette profondément, je pense que vous aussi. Mais il faut quand même souligner qu'elles ont été pendant le quinquennat qui s'achève un sujet particulièrement important. Et on a vu la droite mener littéralement à marche forcée une transformation profonde de notre système d'enseignement supérieur et de recherche, tout cela assorti d'une colossale tromperie budgétaire qui semble malheureusement avoir quelque peu marqué l'opinion.

Car depuis 5 ans, si on fait attention, si on prête l'oreille à la communication gouvernementale et à la petite musique qu'on peut trouver dans les médias, on croirait que nous avons littéralement croulé sous les milliards. L'argent a coulé à flots sur l'enseignement supérieur et la recherche, et donc tout devrait aller pour le mieux et un nouvel âge d'or devrait s'ouvrir pour la science et l'éducation supérieure française.

Dès 2007, 5 milliards sur le Plan Campus, ensuite on a commencé à parler de 7-8 milliards d'investissement pour les initiatives d'excellence. Aujourd'hui on a 19 milliards pour l'ensemble des investissements d'avenir. Bref, ça devrait être absolument extraordinaire. Alors je ne sais pas si vous, vous les avez vus, ces milliards. Personnellement, tout ce que j'ai constaté pour ma part, c'est que les budgets baissaient et que même dans les laboratoires les plus excellemment dotés, on était confrontés à des tensions considérables, et je n'ose même pas penser aux disciplines moins soutenues traditionnellement.

Et tout cela, c'est véritablement un choix idéologique. La crise ? Elle n'y est absolument pour rien. Le mécanisme de transfert de concentration, il a été démarré dès 2007, à un moment où les problèmes budgétaires ne se posaient pas du tout dans les mêmes termes qu'aujourd'hui. La hausse des crédits de l'Agence Nationale pour la Recherche au détriment de ceux des organismes, la généralisation de la recherche sur projets financés par appels d'offres systématiques au détriment des crédits récurrents alimentant les organismes et gérés par la communauté, tout cela génère évidemment une énorme, incroyable, déperdition d'énergie.

Mais tout cela n'est pas fait en vain. Cela permet au gouvernement de contrôler, bien plus directement qu'il ne le pouvait jusqu'alors, le financement et finalement le fonctionnement de la recherche. Un exemple très simple, une illustration très directe de cela : il y a quelques semaines, la ligne de l'ANR consacrée à la santé environnementale a subitement été suspendue pour d'obscurs motifs organisationnels. Difficile de ne pas s'interroger sur le fait que les recherches qu'elle finançait étaient susceptibles, en mettant l'accent sur les impacts de produits chimiques dans l'environnement, de déranger certains intérêts. Difficile également de ne pas relever que la nouvelle directrice de l'ANR n'est autre qu'une ancienne élue UMP dont le principal fait d'armes jusqu'à maintenant est d'avoir dirigé l'AFSA, et donc d'avoir occupé un poste auquel elle a fortement et directement contribué à bloquer la sortie du dossier du bisphénol A, dont vous avez tous entendu parler, et qui, depuis l'an passé seulement, a été interdit totalement après des années de retards et de polémiques inutiles.

Pour les écologistes, évidemment, cette volonté de mainmise sur la science (car c'est bien de cela dont il s'agit) est inacceptable. La science indépendante, évidemment, peut déranger, elle peut même devenir un contre-pouvoir. Les sociologues n'hésitent jamais à critiquer les réformes libérales. Certains économistes osent s'affranchir de l'orthodoxie pour mieux comprendre la crise. Les lanceurs d'alerte ont un rôle important, crucial, même, pour que dans le débat public arrivent enfin des dossiers scandaleux comme l'amiante, les ethers de glycol, les OGM, et généralement l'état de l'environnement. Plus généralement, l'histoire nous a abondamment démontré qu'une science sous contrôle, quel qu'il soit, qu'il soit celui de l'Etat, ou celui du marché, a tôt fait de dépérir.

Ce qui est devant nous aujourd'hui, c'est de bâtir une véritable démocratie scientifique, dans laquelle les choix scientifiques, les choix technologiques, sont véritablement discutés jusqu'au niveau des citoyens, avec des méthodes innovantes, comme les conférences de citoyens.

L'excellence a été le mot clé pour permettre cette concentration des moyens. Un autre mot clé a également été brandi pendant les années écoulées, celui d'autonomie, qui a servi à réorganiser, à commencer à réorganiser l'enseignement supérieur. Qui peut décemment être contre l'autonomie ? Le terme est habile, évidemment. Et c'est un des succès sémantiques du gouvernement d'avoir réussi à assimiler à ce point dans le débat public autonomie et LRU, alors que ce sont deux concepts bien différents.

Pour l'instant, le résultat, ça n'est pas l'autonomie des établissements. Le résultat, c'est un désert universitaire en formation tout autour de Paris. Regardez la carte des IDEX, c'est absolument sidérant. C'est un contrôle, là aussi, comme pour la recherche, inédit. Les établissements qui se targuent d'avoir gagné les IDEX n'ont peut-être pas regardé que dans les petits caractères figure le fait que pendant 4 ans, le Ministère va en permanence les évaluer, les surveiller, et juger de leur avancement sur des critères tout à fait technocratiques et contestables. Bref, une véritable période probatoire comme on n'en a jamais vue.

Et bien sûr, vous l'avez sans doute vu et vécu, la collégialité sort bien malade de tout cela, les IDEX étant la pire des caricatures avec des dossiers montés dans le dos des conseils d'administration et des conseils scientifiques des universités. Tout cela est absolument invraisemblable. La LRU, pour nous, c'est une loi sur l'autonomie des présidents d'universités, ça n'est certainement pas une loi sur l'autonomie des universités.

Mais les écologistes, évidemment, prônent plus que d'autres, une véritable autonomie des scientifiques, une véritable autonomie des étudiants.

L'autonomie, cela ne se construit pas sans moyens. Avec Eva Joly, nous prenons l'engagement d'un accroissement annuel du budget de l'enseignement supérieur et de la recherche d'un milliard par an. Un milliard, c'est une somme tout à fait considérable par les temps qui courent. En même temps, ça n'est pas totalement une somme hors de portée. Je vous rappelle qu'une simple réforme du Crédit Impôt Recherche, sur lequel je reviendrai un peu plus tard, permettrait à elle seule de dégager 2 à 3 milliards, c'est-à-dire déjà, en année pleine, déjà de couvrir la moitié du chemin budgétaire. Et ce ne sont pas les niches fiscales qui manquent. Cette somme, nous l'avons évaluée. Nous avons bâti un contre-projet pour 2012 dans lequel ce premier milliard était trouvé sans réelle difficulté.

Pour l'autonomie, il faut également un statut. Car le recours accéléré aux CDD, toujours croissant aujourd'hui (on est à pas moins de 15 000 CDD simplement financés par les contrats ANR) est une aberration. La précarité n'est pas compatible avec une bonne qualité de recherche, n'est pas compatible avec la sérénité qu'exige une recherche véritablement novatrice. Nous proposons donc de créer 5000 postes par an, statutaires, pour résorber la précarité actuelle et redynamiser l'enseignement supérieur et la recherche.

Le coût n'est pas énorme, là aussi. On pourrait dire : ah, ça va coûter des sommes astronomiques, c'est impossible, vous comprenez, la crise… Pas du tout ! Il y a un nombre de CDD aujourd'hui qui est bien supérieur à cela. Il s'agit donc très largement d'une conversion budgétaire. Il s'agit d'affirmer que lorsqu'un emploi répond à un besoin permanent, il doit être couvert par un emploi permanent. C'est un principe qui devrait sembler tout à fait élémentaire.

Et cette autonomie, elle suppose également de simplifier les structures, de remettre de la collégialité dans le système. Lorsque François Hollande parle d'accélérer les investissements d'avenir dans son programme, je crois qu'il se trompe lourdement, qu'il fait une véritable erreur stratégique. Il faut totalement revisiter le système qui a été mis en place, cette espèce de millefeuille dans lequel il n'y a plus guère que les spécialistes, quelques initiés, qui parviennent encore à se retrouver.

Il faut que toute la commmunauté de l'enseignement supérieur et de la recherche, les chercheurs et les enseignants chercheurs, les personnels techniques, mais aussi les étudiants, les jeunes chercheurs, et même toute la société, engagent un véritable dialogue sur les formes que doivent aujourd'hui adopter l'enseignement supérieur et la recherche. Et donc nous prenons l'engagement très clair de lancer des états généraux dès l'été 2012 et que ces états généraux aboutissent à une nouvelle loi qui remplacera la loi LRU. Nous ne parlons pas d'abrogation. Gare à l'abrogation, ça veut dire revenir à l'état antérieur, et l'état antérieur, vous le savez bien, n'était pas non plus satisfaisant, loin de là.

J'insiste sur le fait que les doctorants devront prendre toute leur place dans cette réflexion et cette démarche. Les jeunes docteurs, les jeunes chercheurs, les doctorants sont, dans la pratique, très souvent, les forces vives des laboratoires. Pourtant, vous le savez bien, le statut des docteurs et des jeunes chercheurs est encore très largement inégal. Le contrat doctoral a constitué un réel pas en avant, mais il ne bénéficie pas encore à suffisamment de jeunes chercheurs.

La représentation des doctorants, également, pose question. Certes, c'est une obligation légale dans les comités paritaires, mais dans la pratique ce n'est pas toujours mis en oeuvre, et nous pensons donc qu'il faudra passer par un geste législatif pour assurer la création de collèges spécifiques et ainsi assurer une représentation équitable.

Il faut évidemment améliorer la reconnaissance du statut des docteurs et du doctorat dans l'ESR, mais encore plus, on en est conscients, dans toute la société, et dans le secteur privé. La France, on le sait, forme relativement peu de docteurs. Et ce qui est tout à fait étonnant, c'est que ce nombre tend plutôt à diminuer alors qu'il augmente partout ailleurs. Or la capacité de se confronter à l'inconnu, la capacité à approfondir une problématique, la capacité à travailler en équipe, à être autonome également, tout cela, ce sont des atouts absolument évidents.

Tous les chercheurs n'ont pas vocation à devenir des chercheurs professionnels, à plus forte raison si leur nombre devait s'accroître fortement, ce qui est un de nos objectifs. Il faut donc que notre industrie et aussi notre fonction publique bénéficient véritablement de ces compétences. Des actions concrètes peuvent être prises pour valoriser le doctorat.

Deux pistes rapides pour la fonction publique : une inclusion explicite du doctorat dans les grilles, et également compter systématiquement, et quel que soit le mode de financement, la durée de la thèse dans tous les critères d'ancienneté requis pour les concours de la Haute Fonction Publique. Dans le privé, nous ferons appel aux partenaires sociaux ainsi qu'il est prévu par la loi, de manière à ce que le doctorat soit enfin correctement reconnu dans les accords de branches.

Toutes ces petites mesures peuvent permettre de rendre le doctorat plus attractif aux yeux des étudiants, mais évidemment, le gros défi, c'est d'agir pour une meilleure insertion professionnelle.

Alors, cela doit-il passer par les écoles doctorales ? Dans beaucoup de disciplines, le fait de ramener les thèses à environ trois ans est déjà difficile. Nous y sommes plutôt favorables, mais force est de constater qu'il y a une certaine résistance, dont on peut discuter la pertinence. Mais dès lors, est-il réellement pertinent de penser multiplier les actions à vocation professionnalisante dans le cours même de la thèse ? Est-ce que la connaissance de l'entreprise ne devrait pas plutôt être favorisée avant la thèse ou après ? On peut imaginer faire bénéficier les doctorants d'un système de droit à la formation qui leur permettrait, soit pendant, soit avant, d'accéder à des formations liées à un véritable projet professionnel.

Un certain nombre d'universités commencent à lancer des initiatives intéressantes en ce sens. Je crois que c'est notamment le cas de Paris 6 Pierre-et-Marie-Curie, et sans doute faut-il généraliser de tels systèmes.

Mais clairement, ce qui changera le plus l'insertion professionnelle, c'est une véritable reconnaissance du milieu du tissu industriel. Il est très difficile de ne pas faire le lien entre la singularité de la situation des docteurs, et celle des modes de formation du type d'industries que nous avons en France. Une industrie qui est focalisée plutôt sur le mais insuffisamment sur l'innovation, avec une R&D privée qui stagne à des niveaux très bas, pratiquement sans équivalent dans des pays de l'OCDE.

Or, vous le savez, nous, en France, nous pensons toujours écoles d'ingénieurs pour la formation des élites, et pas doctorat. C'est cela qui doit absolument changer. Mais justement, une des occasions de changer cela, c'est cette urgence écologique dont je parlais au début, cette nécessaire transition écologique. C'est une occasion de faire de la France un grand pays d'innovation. Pour cela, l'Etat doit impulser l'innovation, impulser de la création de savoirs, mais il doit le faire au nom d'un objectif précis, avec un souci d'efficacité réelle. C'est-à-dire exactement à l'opposé de ce qui a été fait depuis 5 ans avec le Crédit Impôt Recherche, qui est une dépense d'argent mal contrôlée, absolument pas ciblée, et qui finalement ressemble davantage à un effet d'aubaine pour les grandes entreprises qu'autre chose. Il faut cibler les PME. Il faut mettre en place en France un véritable “small business act”. Il faut moduler les aides selon leur impact écologique, environnemental et aussi social.

Et pour terminer, je dirai simplement un mot, quelques phrases, sur la situation des docteurs étrangers. Cette situation est particulièrement emblématique de toutes les vexations que nous pouvons connaître. Ces personnes sont littéralement humiliées. Leurs situations sont souvent insupportables alors qu'ils ont été formés à grand frais et qu'ils ont rendu, qu'ils rendent littéralement service aux laboratoires et à notre société. La violence qui leur est faite ne bénéficie à personne. La “circulaire Guéant” ne doit être abrogée de toute urgence, et de manière générale, tous les doctorants devraient pouvoir être couverts par une carte de chercheur-scientifique.

Les conditions d'accueil doivent être revues. Il faut sortir de l'arbitraire, avoir des conditions claires, avoir une garantie de traitement rapide des dossiers. En fait, comme dans tous les domaines de la politique, il faudrait enfin fonder la politique sur l'humain et pas sur des chiffres, et pas sur la peur.

Je vous remercie.



Jacques Cheminade

Jacques Cheminade

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Je vous remercie pour cette invitation, je remercie tous les jeunes chercheurs de me donner l'occasion de parler d'un sujet qui me tient particulièrement à coeur.

Faute de traiter les questions essentielles pour notre avenir, cette élection présidentielle se déroule le plus souvent sur un fond de questions concernant la dette, l'emploi, les valeurs, comme s'il s'agissait d'autant de choses en soi. On y parle de coûts des mesures, plus que de bénéfices qu'il faut en espérer, plus de questions émotionnelles que de visions ou de projets, c'est-à-dire que l'approche générale n'est pas scientifique, la science se définissant comme une dynamique mais se trouve encalminée dans le court terme, et hors des réalités de notre époque.

Ma démarche est tout à fait différente. La recherche scientifique est la priorité absolue de mon projet, car notre avenir, celui du bien commun et des générations futures, dépend de la découvert de principes scientifiques nouveaux, qui peuvent être socialisés, et appliqués sous forme de technologies permettant de produire davantage par être humain et par unité de surface, en élevant au rang de ressources ce qui n'était auparavant que des objets passifs de la nature. La science doit ainsi s'inscrire dans une vision d'ensemble à long terme de la société, dans un cadre global qui soit favorable à l'investissement pour l'avenir.

Cela suppose une éducation constante des facultés créatrices de l'être humain, apprendre sans se voir infliger des formules, mais en faisant revivre les efforts des principaux inventeurs, en remettant ses pas dans les leurs, en remettant les mains des enfants à la pâte comme le voulaient Georges Charpak et Marie Curie. Vladimir Vernadski, le grand savant russe, disait que l'homme est responsable de la noosphère, et que, étant responsable de la noosphère, il l'est aussi de la biosphère et de la ligosphère, du vivant et du non-vivant. Et c'est cette responsabilité qui pour moi définit la science.

Je voulais dire cela pour commencer car nous sommes au contraire dans une société du court terme, qui fait du chiffre, de l'immédiat, dans laquelle on renfloue avec des centaines de milliards des établissements financiers qui ont joué sur les marchés, où on ne prétend pas trouver les petits milliards, ou même, les millions, nécessaires aux étudiants et aux jeunes chercheurs.

Ainsi, au lieu de donner à la société les yeux du futur, on masque ses yeux pour qu'elle ne voie pas le mur contre lequel elle se dirige. La superstition de l'argent et la mystique de l'équilibre budgétaire, cette ridicule règle d'or, sont devenues dominantes dans une société de joueurs qui fait penser à celle de l'Ancien Régime, et je pense que nous sommes en 1788, toutes choses égales par ailleurs.

Il faut donc d'abord en sortir et sortir de ce dilemme. Pour cela, les banques d'affaires qui ont spéculé ne doivent plus être renflouées, comme le font la Banque Centrale Européenne et l'Union Européenne, mais elles doivent payer leurs propres dettes de jeu, et être mises en faillite si elles sont incapables de payer ces dettes.

Il faut arrêter de nourrir un cadavre financier, en imposant aux peuples, comme on le fait en Grèce (mais la Grèce n'est qu'un premier domino), l'austérité économique et le saccage social, et en démantelant du même coup la recherche.

Démanteler la recherche, car elle est par nature antagoniste du gain à court terme et du profit immédiat.

Rétablissons donc le penser long ! Pour le faire, il faut d'abord remettre l'économie physique au service de l'homme, grâce à un système de crédit productif organisé autour d'une banque nationale et d'une banque politique d'investissement public, regroupant en France Oséo, le Fond Stratégique d'Investissement, la Caisse des Dépôts, la BPCE et toutes ces institutions-là. L'économie doit redevenir une science appliquée et un véritable plaidoyer pour l'avenir. Tout ce qui entrave cette politique refondatrice doit être mis hors jeu.

C'est à partir de ce socle, et je pense qu'il est indispensable de commencer de cette façon pour que la réponse à vos questions puisse réellement avoir un sens.

Tout d'abord, le budget global de la recherche doit passer d'environ 2%, où il se trouve actuellement, pour arriver à 3%. Il faut arrêter la chute libre du budget des organismes de recherche, notamment celui du CNRS, dont la somme totale affectée à l'équipement et au fonctionnement de ses laboratoires n'atteint que le douzième de celle consentie par l'Etat en faveur du Crédit Impôt Recherche. En même temps, ce Crédit Impôt Recherche, il donne lieu à des abus, des effets d'aubaine pour les très grandes entreprises qui font de la fausse recherche, l'inclusion de frais ne correspondant pas à une recherche utile (quelques algorithmes mathématiques pour spéculer sur les marchés financiers, ça arrive). Tout cela doit être recentré. On doit intensifier les contrôles pour prévenir les fraudes, et éliminer les abus de droit qu'on peut constater, et moduler le taux de ce Crédit Impôt Recherche en fonction de la taille des entreprises, en favorisant le décollage des PME qui innovent.

Ensuite, dans ce contexte nouveau, il faut qu'on respecte le rôle social des doctorants et des postdoctorants, c'est-à-dire que notre société puisse être portée par votre travail, par le travail des jeunes chercheurs.

Un jeune doctorant, en France, c'est environ un salaire brut entre 1500 et 2000 euros, soit un peu moins que 1,5 fois le SMIC. Et un postdoctorant, qui correspond souvent à un bac+10 d'études supérieures, une thèse qui dure 3 ou 4 ans, en plus des séjours postdoctoraux, un salaire de 2000 à 2500 euros au maximum. Ce qui ne permet pas, évidemment, de louer un appartement dans Paris.

Je considère qu'une forte hausse d'au moins 30% du salaire des doctorants est nécessaire. En effet, en France, la somme qui est allouée est inférieure de 30% aux normes internationales. Et cela se ressent partout : dans les rémunérations, dans les conditions de travail, et aussi dans les moyens.

Le salaire des postdoctorants doit être, lui, accru encore d'un pourcentage supérieur, car non seulement il est bas, mais son écart avec celui des doctorants est faible, alors qu'en Suisse, au Canada, ou même ailleurs en Europe, le succès universitaire assure un avantage proportionnellement plus élevé.

Cet accroissement des salaires, accompagnant un effort budgétaire pour la recherche, une amélioration de la considération qu'on lui porte, de sa gestion, de sa coordination, permettra d'enrayer la fuite des cerveaux et d'attirer à nouveau les meilleurs parmi nous, de partout.

Cet accroissement des salaires permettra de mieux rémunérer les bons chercheurs et de leur donner des crédits suffisants, de les recruter massivement dans un vivier de jeunes qui aujourd'hui, pour beaucoup, n'ont pas de débouchés.

Concernant les dérives existantes, on ne peut pas considérer que la création d'un cadre juridique, le contrat doctoral 2009, soit suffisant, et suffise à les enrayer.

En effet, la baisse des moyens alloués à la recherche et la gestion court-termiste a accentué les dérives. Cette baisse des moyens met les jeunes chercheurs dans des situations de précarité où ils sont trop souvent contraints d'accepter ce qu'on leur propose. La formation des jeunes chercheurs est un investissement sur le long terme, et ne peut pas être soumise à une logique de court terme, ou aux humeurs, souvent, de certains mandarins un peu aigris.

Les écoles doctorales doivent être animées par l'idée de transversalité, et offrir des formations continues qui soient réellement diversifiées. Des formations complémentaires doivent être données aux doctorants, en évitant l'excès, évidemment, de spécialisation, ce qui est trop souvent le cas actuellement.

En même temps, l'accueil des doctorants étrangers doit être offert dans le cadre nouveau, comme mon projet le propose, dans lequel tous les chercheurs doivent être considérés comme les acteurs du développement de toute la société sur le long terme.

Une fois qu'un étudiant est admis dans une université française pour préparer sa thèse, ou au titre d'un contrat postdoctoral, il ne doit pas être exposé aux aléas des services d'immigration.

Je propose par ailleurs qu'il soit créé un nouveau Ministère du codéveloppement et de l'immigration, ce qui implique que l'immigration et le développement solidaire soient détachés du Ministère de l'Intérieur.

Les doctorants étrangers ne doivent pas être perçus comme des profiteurs d'un système, comme cela est impliqué trop souvent y compris par le Ministre, mais comme des acteurs de la coopération entre la France et les pays étrangers. Ils doivent être pourvus d'un titre de séjour qui, je le pense, doit être de 5 ans.

Co-développement signifie d'abord pouvoir circuler dans les deux sens, sans craindre des allers-retours qui peuvent se terminer en retour simple.

Le Ministère de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur, avec celui de la coopération, du codéveloppement, et de l'immigration, doivent piloter la politique, le Ministère de l'Intérieur étant celui qui l'applique. Il est en même temps nécessaire d'arrêter de diminuer nos budgets d'actions culturelles à l'étranger.

Notre réseau d'établissements à l'étranger, en coordination avec nos attachés et conseillers scientifiques doit détecter les élèves, les étudiants, et les futurs chercheurs susceptibles d'apporter à la France un peu d'air du large, et des compétences. Cet air du large et ces compétences qui sont nécessaires à notre propre développement.

Les moyens étant ainsi donnés de cette manière, et les jeunes chercheurs devant être motivés, il reste à traiter du fonctionnement des institutions et du passage d'une gestion administrative des personnels, ce qui est trop souvent le cas actuellement, à un dispositif qui permette le développement des talents dans toute leur diversité.

D'abord le Haut Conseil Scientifique et Technique, agissant selon mon projet, avec la collaboration étroite avec un Commissariat au Plan qui est à rétablir doit donner les grandes orientations de la recherche, avec un rôle incitatif, en pratiquant une veille constante par rapport à l'évolution de la recherche scientifique dans le monde.

L'Agence Nationale de la Recherche, l'ANR, qui a désormais un monopole du financement de presque toute la recherche, du moins une grande partie, ne doit plus être pilotée par le Ministère avec une vision de rentabilité à court terme, sous la pression de lobbys politiques et industriels, mais doit voir au contraire à long terme. Il faut que la recherche fondamentale reprenne là le poste de commande, et que l'ANR applique les orientations du Haut Conseil de la Recherche Scientifique et Technique, en lui rendant réellement des comptes.

Les personnes qui travaillent dans l'enseignement supérieur et dans la recherche ne doivent pas passer de plus en plus de temps à remplir des dossiers de demande de financement, dans une contrainte d'austérité, aux ANR.

Au contraire, les projets blancs qui nourissent la recherche fondamentale de dotations sécurisées sur les long et moyen termes, doivent avoir la priorité sur les projets à court terme.

Enfin, l'Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur, l'AERES, ne doit plus pratiquer une notation uniforme des laboratoires comme elle le fait aujourd'hui. Les notes créent une ambiance, souvent, de salle de classe, un peu infantilisante et démobilisatrice. Une évaluation est nécessaire, mais d'un point de vue adulte et adapté à chaque type de laboratoire.

Le travail de recherche doit être par principe évalué sur des critères qui soient strictement scientifiques, au niveau des équipes de recherche, et pas individuellement.

Le CNRS enfin ne doit pas être démantelé et morcelé en une institution mono-disciplinaire, mais rajeuni et musclé avec toute la richesse que donne la pluridisciplinarité. Je ne laisserai pas convertir le CNRS en une agence de moyens. En effet, c'est lui qui a permis l'émergence de thématiques nouvelles, qui supposent, de plus en plus, des interactions fortes entre disciplines. Le statut de ses personnels offre des possibilités d'investissement dans les travaux de long terme, qui en font l'un des rares pôles réels d'attraction de notre système (du système français), comme le prouve le grand nombre d'étrangers candidats au recrutement, malgré les salaires qui ne sont pas merveilleux.

Cependant, les agents du CNRS, aujourd'hui, par la force des choses, tendent à devenir des chercheurs à vie dont l'âge moyen est de 45-48 ans.

Bien peu de jeunes sont dans ces conditions en mesure de devenir scientifiquement autonome aux environs de 28-35 ans, au moment où leur potentiel humain est le plus grand et peut être donné à plein.

Le risque que nous avons vu est que la loi du marché démantèle cet appareil vieilli, en ne lui substituant qu'une perspective de résultat exploitable à court terme, selon l'orientation fixée par le gouvernement et l'ANR. Pour éviter ce risque, au lieu de nommer des chercheurs à vie, on doit les affecter à des projets, mais des projets pas à court terme, prioritairement à moyen et long terme, et exiger d'eux qu'ils produisent des rapports d'activité tous les 5 ans.

L'évaluation de ces chercheurs ne doit plus être le fait de sommités dominant des sections particulières, mais des groupes de réflexion à compétence plus générale, et à orientation pluridisciplinaire. L'idée est de responsabiliser les équipes en vue d'un projet, et non de décider de l'avancement d'un homme en raison d'une notoriété trop souvent acquise par cooptation. La recherche doit être plus étroitement associée à l'enseignement, car c'est son horizon naturel. Le CNRS rajeuni et musclé devra ainsi être intégré dans le monde universitaire, lui-même responsabilité par une vraie autonomie, et pas par la fausse autonomie qui lui a été donnée.

Le résultat auquel on doit parvenir est qu'à tout moment, un professeur d'université ou de l'enseignement secondaire puisse devenir chercheur, sans recul de pouvoir d'achat ou de situation administrative. Et qu'à l'inverse, les chercheurs puissent réellement se consacrer à l'enseignement.

Le lien CNRS-université-entreprise doit être établi dans un ensemble où chacun jouer son rôle : ni domaine réservé, ni empiètement. Et le pont doit être assuré entre les deux par des étudiants, qui sont le meilleur vecteur du transfert de technologies. Dans leur entrée dans la vie active, ils sont en mesure d'appliquer les découvertes effectuées en équipe avec les enseignants et dans les entreprises qu'ils rejoignent.

Alors, l'irrigation par les docteurs, par nos docteurs d'universités, et des collectivités, et des administrations publiques, peut en outre être facilitée par des collaborations, comme on l'a vu, avec des écoles d'administration ou des universités, qui aboutissent, ou qui peuvent aboutir, à des doubles diplômes comme l'IEP de Paris et Paris I et VI.

Il reste au niveau de la formation (et je veux conclure sur ceci parce que c'est lié très directement à la recherche) à arrêter la désaffectation croissante des étudiants pour le métier de professeur et de chercheur.

La masterisation imposée sans aucune concertation et contre l'avis quasi-unanime de la communauté universitaire, entraîne une véritable catastrophe. Au CAPES externe de mathématiques, le nombre de candidats présents aux épreuves écrites est passé de 2695 en 2010 à 1285 en 2011. Les rectorats en sont réduits à publier des petites annonces, souvent, pour rechercher les professeurs en mathématiques qui leur manquent.

Il faut donc rétablir l'année de formation professionnelle après le concours, et annuler ce quart d'heure oral ridicule qu'est l'épreuve “agir en fonctionnaire de l'Etat et de façon éthique et responsable”.

C'est aujourd'hui l'Etat lui-même qui doit agir de façon éthique et responsable, et ne plus abandonner ce qui définit sa nature à la frontière de l'avenir, c'est-à-dire sa recherche, ses enseignants chercheurs, et ses chercheurs.

Si on continue comme on va, nous deviendrons comme les dinosaures, qui, incapables de changer de comportement, se sont condamnés à leur propre extinction. Je défends une culture de la découverte et de la vie, pour sortir de cette loi de la jungle qui mènera, si on continue à la tolérer, à la guerre de tous contre tous. Et je dirai pour finir : il est plus tôt que tu ne penses.



Pierre Albertini (F. Bayrou)

Pierre Albertini, représentant François Bayrou

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Merci au nom de François Bayrou de me permettre d'échanger avec vous. Je vais essayer d'ailleurs de résumer mon propos de manière à ce que vous puissiez si vous le souhaitez poser toutes les questions utiles.

Merci aussi à la Confédération des Jeunes Chercheurs qui fait un travail tout à fait remarquable, je dois le dire.

Nous partageons d'ailleurs son diagnostic qui n'est pas extrêmement réconfortant sur tous les aspects, j'y reviendrai. Merci aussi à l'Association des Docteurs et également aux chercheurs de Cochin d'avoir participé à cette rencontre.

Alors, avant de parler de la situation des chercheurs, et des moyens pour améliorer cette situation, quelques mots seulement sur l'importance de la recherche dans notre pays, et d'une manière générale, dans les sociétés que je qualifierais, faute de mieux, des plus avancées.

La recherche est évidemment un élément fondamental, parce que son premier objet, c'est d'améliorer, de faire progresser les connaissances, ça, c'est sa raison d'être. Mais au-delà du seul aspect des connaissances, et ce seul aspect se suffirait à lui-même, la recherche concourt, vous le savez, également à l'adaptabilité d'une société, à la croissance économique, au bien-être de ses habitants.

Ces seules raisons suffiraient à faire de la recherche une véritable ambition nationale, ce qu'elle n'est pas tout à fait aujourd'hui. Je dis “tout à fait”, parce que François Bayrou a le sens de la nuance.

Il n'est d'ailleurs pas, pardonnez-moi, le candidat du Modem, il est le candidat du Centre, et non pas du Modem. Il est le candidat central, si vous me permettez cette expression.

En second lieu, il faut aussi, bien entendu, constater que malheureusement, le paysage de notre recherche est aujourd'hui dispersé, éclaté.

Depuis quelques années, essentiellement depuis 2007 d'ailleurs (ceci n'est pas un hasard), le paysage de la recherche est foisonnant, partagé entre plusieurs organismes, et c'est un millefeuille dont nous avons du mal à comprendre, toujours, le mode d'emploi, le qui-fait-quoi, entre les grands établissements, paquebots classiques de la recherche, les universités, dans lesquelles se fait la moitié de la recherche française, c'est la Cour des Comptes elle-même qui le constate, mais aussi, bien sûr, aujourd'hui, les appels à projets de l'Agence Nationale de la Recherche, les instituts labellisés, les investissements d'avenir du grand emprunt, les idées d'excellence qui ont abouti d'ailleurs à retenir 8 projets, ce qui géographiquement ne peut que choquer le provincial que je suis : 8 projets dont 4 en Île-de-France. Est-ce que c'est comme ça qu'on va irriguer le territoire national ?

J'espère que ces 8 projets seront complétés par quelques autres dans les semaines à venir. C'est d'ailleurs pour cela que François Bayrou propose une loi d'orientation pour la recherche.

Pourquoi ?

Parce que la dernière loi sur l'orientation a couvert la période 2006-2010. Il faut d'ores et déjà travailler à une nouvelle loi sur l'orientation pour rappeler l'ambition que nous avons pour la recherche, pour préciser le rôle respectif des organismes, pour trouver un meilleur équilibre entre les crédits que l'on appelle les crédits récurrents et les appels à projets, souvent limités dans le temps.

Il faut également alléger la recherche des contraintes administratives qui pèsent sur elle puisqu'aujourd'hui, des responsables des laboratoires, dans toutes les disciplines, sont obligés de partir une grande partie de leur temps à remplir des dossiers, à répondre à des questionnaires, alors que l'évaluation devrait d'abord reposer sur un principe de confiance, même si, bien entendu, elle doit avoir lieu chemin faisant, et bien entendu, a posteriori.

Nous sommes loin, vous le savez, des objectifs des 3% que Lisbonne avait fixé. Nous sommes à peu près à 2.2% aujourd'hui. La recherche privée est faible dans notre pays, et c'est une des causes, d'ailleurs, des problèmes que nous rencontrons, et notamment de l'insertion des jeunes docteurs dans le milieu des entreprises en particulier. Je partage donc votre diagnostic.

Aujourd'hui, et particulièrement dans les sciences humaines et sociales, la situation des jeunes chercheurs est une situation instable, pour certains d'entre eux, une situation précaire. Et ceux d'entre eux qui sont en possession d'un véritable contrat de recherche, sont minoritaires.

Alors il faut absolument valoriser ce parcours doctoral. Il faut absolument valoriser ce parcours doctoral. C'est une question, bien entendu, d'abord, de culture. Comment l'administration, les collectivités locales, les entreprises, peuvent-elles éprouver des réticences à employer en plus grand nombre des chercheurs qui, à bac+8, à bac+10, ont déjà consacré une bonne partie de leur temps, ont acquis une expérience professionnelle ? Le doctorat, ce ne sont pas que des études ! Le doctorat vous le savez, c'est aussi une expérience professionnelle.

Et il est tout à fait clair que cette expérience professionnelle mérite d'être valorisée. Alors, il y a des freins. Il y a des freins culturels, il y a aussi des freins, il faut bien le dire, juridiques, administratifs. Le premier, pour les entreprises privées, c'est la non-reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives. C'est évidemment une absurdité.

Tous les pays les plus avancés font au contraire une place plus conséquente aux docteurs parce qu'ils savent bien que leur expérience, leur savoir, les études approfondies qu'ils ont conduites, sont une très bonne capacité d'expertise, d'inventivité, de créativité pour les entreprises. Donc il faut que l'Etat incite les partenaires sociaux à reconnaître le doctorat dans les conventions collectives.

Ca, c'est évidemment un point très important pour moi. Le deuxième point très important, c'est que l'Etat doit donner lui aussi l'exemple. Il ne suffit pas de dire : faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. Il faut que l'Etat lui-même diversifie l'accès à la fonction publique et particulièrement à la haute fonction publique.

Je suis particulièrement frappé de voir combien les grands corps ont colonisé, je n'hésite pas à employer ce terme, la haute administration française.

Je vais même vous livrer, non pas un scoop, mais le fond de ma pensée : si l'Ecole Nationale d'Administration a répondu aux nécessités de la reconstruction administrative du pays dans les années 50, 60 et 70, aujourd'hui, elle est plutôt inutile. Elle est plutôt inutile parce qu'elle constitue une caste, qui, solidaire entre elle, colonise les postes dans l'administration centrale.

Or, si l'administration française était la meilleure du monde, cela se saurait. On nous aurait d'ailleurs imités.

J'observe qu'il n'y a pas d'équivalent, sauf de ci de là, dans certains pays africains et nord-africains, de pâles reproductions de l'Ecole Nationale d'Administration.

Il faut diversifier les parcours.

Il faut que l'Etat lui-même donne l'exemple en recrutant de jeunes docteurs dans des fonctions pour lesquelles leur expertise apportera une ouverture d'esprit. Je suis contre la colonisation de toute administration par n'importe quel corps. Ce que je dis de l'ENA pourrait être valable pour les corps techniques de l'administration de l'équipement.

Je ne fais pas un procès de l'Ecole Nationale d'Administration en tant que telle.

Donc il faut que l'Etat donne l'exemple.

Il faut aussi que les organismes de gestion des collectivités locales passent des partenariats, des conventions, avec par exemple la Confédération des Jeunes Chercheurs, ou d'autres, pour que les collectivités locales elles-mêmes recourent à de jeunes docteurs. Elles ont besoin également, puisqu'elles ont une responsabilité économique et sociale accrue désormais avec la décentralisation, elles ont besoin de leur concours. Je crois très franchement que là est le point majeur.

Bien entendu, reste la question également importante du parcours doctoral. Peu de chercheurs ont un véritable contrat de recherche, beaucoup sont conduits à accepter des vacations, à avoir des travaux à temps partiel ou même à temps plein, dans certains cas.

Le système des libéralités sans aucune protection sociale est également appliqué. L'idéal serait de tendre vers le but que la Confédération des Jeunes Chercheurs s'est fixé, que le maximum, et si possible tous les docteurs, aient un véritable contrat de recherche.

Il faut aussi certainement uniformiser un petit peu, ou harmoniser, plutôt qu'uniformiser, les conceptions que se font par exemple les universités des thèses. Trois ans, quatre ans… Ecoutez, je pense qu'on a tout à fait intérêt à avoir là, sinon une pratique homogène, du moins une pratique harmonisée. Et c'est un peu (en tout cas dans les sciences humaines et sociales), c'est un peu utopique de dire que la thèse va être conduite en l'espace de seulement trois ans.

On sait bien que malheureusement, enfin, malheureusement et heureusement pour le bénéfice de la recherche, la thèse dure plus longtemps. Donc essayer de valoriser ces contrats pour le maximum des chercheurs.

Il y a aussi, permettez-moi d'en dire un mot, la situation qui n'est pas digne qui est faite aux docteurs étrangers dans notre pays.

Les conditions d'accueil, de travail, ne sont pas dignes, alors que les jeunes chercheurs étrangers sont aussi une chance pour la France. Il faut donc faciliter, je le dis d'emblée, l'obtention de titres de séjour qui leur permettent de concevoir chez nous l'intégralité de leur temps de recherche sans être inquiétés administrativement outre mesure. Je dois dire d'une manière générale que je suis totalement opposé à la “circulaire Guéant” qui a été prise, et qu'on pourrait très largement et utilement abroger.

Donc voilà quelques aspects : il faut essayer d'offrir des outils diversifiés, également, pour l'accès au secteur privé, et bien entendu, également à l'administration. L'une des idées de François Bayrou, elle n'a pas été beaucoup reprise par la presse, je m'en étonne un peu, c'est d'avoir un contrat de travail unique.

L'accès au premier emploi est un vrai problème pour les jeunes chercheurs et pour les diplômés en général. Il me semble qu'un contrat de travail unique avec constitution de droits progressifs romprait cette fâcheuse pratique que l'on a, de privilégier les CDD qui se renouvellent quelquefois, les stages qui interrompent le cursus. Il me semble que pratiquement tous les pays ont un outil, un contrat de travail unique. Eh bien je pense que ce serait une source de simplicité, de souplesse, et de reconnaissance des droits et des devoirs respectifs, du côté de l'employeur comme du côté du salarié lui-même, d'ailleurs.

Pour laisser un tout petit peu de place au débat, je vais m'interrompre.

Je crois vraiment que l'expérience professionnelle que procure le doctorat, c'est une chance pour notre pays, c'est une chance pour le progrès de nos connaissances, c'est une chance pour l'attractivité et le rayonnement de notre pays, c'est également un vecteur de croissance, et c'est donc à cette condition qu'une loi d'orientation de la recherche devrait être mise au point en 2012 pour couvrir la période (puisqu'elles sont généralement de 5 ans) la période 2013-2017, qui permettrait de redonner un cap, de refixer des priorités, et d'irriguer complètement la société française par la recherche et par l'innovation.

Merci.



Monique Calvo-Dahlborg et Claude Rochet

Monique Calvo-Dahlborg et Claude Rochet, représentant Nicolas Dupont-Aignan

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Mesdames, messieurs, en vos titres, grades, et qualités, comme on dit, chers collègues,

Notre candidat, Nicolas Dupont-Aignan, est gaulliste, comme nous tous à Debout la République. Charles de Gaulle avait cette compréhension qui fait les grands hommes d'état qu'une nation forte a besoin de grands services de recherche d'état. Et comme Charles de Gaulle, Nicolas Dupont-Aignan a cette volonté : donner à l'état français le contrôle de sa recherche pour que cette recherche soit libre des lobbys financiers et européens. Valoriser le métier de chercheur, pour que le chercheur soit libre de ses choix, pour chercher, et trouver, inverstir massivement dans la connaissance, car le savoir rend libre, et établir la confiance réciproque entre industrie et recherche publique.

Pourquoi ? L'état français n'a plus le contrôle de sa recherche. Au-dessus de l'état français, il y a depuis longtemps l'espace européen de la recherche. Le mot d'ordre, c'est la marchandisation des savoirs et des savoirs-faire. Quand j'étais petite, on disait : on n'a pas de pétrole, mais on a des idées.

Mais les chercheurs en Europe collaborent depuis des siècles, bien avant l'Union Européenne. Alors la recherche, c'était un domaine quand même très facile à européiser. Pour réaliser sa politique, l'Europe, en connivence avec les gouvernements successifs, met à plat tous les systèmes nationaux de recherche. C'est la suppression lente des organismes de recherche qui n'existent pas dans le modèle européen, qui deviennent des agences de moyens, découpées en Instituts, avec des contrats à durée déterminée, des recherches sur projet.

Un exemple que je connais bien : au fil des années, depuis 1939, le Centre National de la Recherche Scientifique, le CNRS, est devenu un symbole de l'excellence française reconnu dans le monde entier, dans toute la société française, dans toutes les sociétés. En 2009, avec son nouveau logo (maintenant, c'est ça) les mots “recherche”, “national”, “scientifique”, ne s'affichent plus. Maintenant, c'est : dépasser les frontières. C'est l'Europe ! C'est toute une symbolique.

On assiste à une dégradation de la recherche scientifique en France. L'atomisation des équipes de recherche par la carotte des ANR, par les primes qui cassent l'esprit d'équipe intrinsèque à la recherche pour une individualisation des carrières. C'est la généralisation de l'évaluation sur la seule base de la bibliométrie avec l'AERES, pur produit européen et très contesté, avec la fermeture d'équipes et de laboratoires suite au passage de son évaluation. C'est plus difficile de rouvrir un laboratoire que rouvrir un bureau de poste !

La précarité envahit la recherche, c'est la généralisation des CDD (on l'a entendu à la table ronde, on l'entend aujourd'hui), à la place des postes permanents. Nos diplômés ne trouvent pas d'emploi et sont obligés de s'expatrier : mais ils emportent avec eux le fruit de l'éducation qu'ils ont reçue par nos institutions.

Les CDD, comme avenir pour nos jeunes ? Enchaîner postdoc sur postdoc, au mieux ? Que dire aux jeunes collégiens et lycéens dans les forums des métiers, qui viennent vous parler d'un rêve qu'ils ont encore, de faire de la recherche ? Les modèles d'efficacité oublient bien souvent ce facteur humain.

Il faut aussi arrêter, arrêter le formatage du “tous à l'enseignement”. L'enseignement et la recherche sont deux métiers particuliers pour lesquels il faut avoir la vocation, l'un et l'autre. Il faut le choix à toutes les étapes de la carrière, mais sans payer l'un plus que l'autre. Il faut donc dissocier enseignement et recherche, mais faire une évaluation des deux métiers.

Actuellement, un enseignant chercheur qui peaufine son enseignement, qui aime enseigner, n'est pas du tout valorisé : seule sa recherche compte, pour sa carrière. Les commissions d'évaluation des organismes de recherche (on l'a entendu, à la table ronde ce matin), les EPST, sont remplacées par l'AERES. Mais les EPST (on nous l'a dit, ce matin, pas directement) n'avaient pas besoin de l'AERES pour faire en moins bien ce qu'elles faisaient avant.

Il faut remplacer l'AERES par deux comités d'évaluation nationaux avec des experts, nos pairs. Un pour la recherche française, un pour l'enseignement. Mais de façon détaillée, sur l'ensemble des activités des deux domaines. Pour l'activité enseignement, aussi par un rapport à 2 ans, avec le contenu des cours, la pertinence, l'évolution, l'impact des cours. Et après évaluation, permettre au chercheur, et à l'enseignant de modifier son choix entre recherche et enseignement.

Il faut une recherche autonome et libre. Mais autonome et libre par rapport aux lobbys financiers et européens. Une recherche républicaine au service de l'état. Un service public de recherche. Si l'on supprime le statut du fonctionnaire pour le chercheur, ce ne sera pas une fuite, mais une hémorragie de cerveaux français hors de France et d'Europe.

Ce statut, on l'a aussi entendu ce matin, ce statut permet au chercheur de s'impliquer complètement dans les programmes de recherche, fondamentale et appliquée, sans faire la course aux dates butoir pour les demandes de financement

Le statut de fonctionnaire est garant d'une réelle indépendance de la recherche par rapport aux financements privés. Pas de Jurassik Park ! Il faut arrêter de créer des CDD mais faire une réelle réévaluation des salaires, pour qu'ils soient au niveau international, comme le président actuel l'a fait de son salaire en 2007 pour avoir un vrai salaire de Président de la République au niveau international. Donc il y a un précédent, donc ça pose pas de problème. Faire une seule grille de salaire pour les deux métiers, enseignement et chercheur, pour garder le choix à la vocation, pas à la rémunération.

Le doctorat, c'est l'apprentissage d'un métier complexe, on en a parlé ce matin. Rien actuellement ne gratifie ce niveau d'études et surtout de compétences. Il faut revoir les conventions collectives du privé et du public.

Le doctorat, c'est du compagnonnage. Mais on l'a entendu aussi, les pratiques varient, les pratiques d'emploi varient beaucoup d'une voie à l'autre, d'un mode de financement à l'autre. Il faut un minimum de conditions remplies en termes de revenus, de couverture sociale. Un contrat doctoral, comme on nous le dit dans beaucoup de formations doctorales, d'écoles doctorales, et ne pas autoriser la thèse si ce minimum n'est pas garanti. Il en est de la responsabilité du laboratoire et de l'école doctorale.

Le doctorant doit pouvoir se consacrer seulement à la recherche, et à la formation, sans vacations et autres cumuls, sauf cas exceptionnels.

Et la durée de la thèse, on l'a entendu aussi beaucoup, dépend bien sûr du domaine de recherche, et des sujets. Faire du doctorat un vrai diplôme, et introduire un examen à mi-parcours, pour arrêter ou continuer. Et en cas d'arrêt, établir une attestation validant la formation et le parcours professionnel. L'équivalence avec les autres pays ira de soi.

Autre chose qui est important, l'encadrement doit aussi intégrer cette notion de compagnonnage. Il faut modifier l'habilitation à diriger des recherches. La HDR doit être une garantie à une aptitude à faire un véritables compagnonnage.

Et il ne faut pas de vacations pendant la thèse, mais après. Les postdocs permettent d'acquérir une expérience de recherche. Les vacations doivent être envisagées comme un postdoc d'enseignement, permettant d'acquérir une expérience d'enseignement.

Enfin, il faut établir un partenariat confiant entre industrie et recherche publique. La recherche, c'est accroître la connaissance. Comme disait Gauss, les découvertes scientifiques sont le résultat d'un tâtonnement organisé dans l'obscurité. Les découvertes se font rarement sous les projecteurs, rarement là où on les planifie. Actuellement on confond découverte et invention, on confond programme et projet.

Lorsque la recherche ne se fera plus que sur projet, lorsqu'il n'y aura plus de chercheurs académiques, on ne cherchera plus partout dans l'obscurité. Et tant pis si les problèmes posés ont alors besoin de cette connaissance qui manquera. Et enfin, beaucoup de laboratoires ont depuis longtemps des collaborations industrielles, souvent fidélisées. Mais il n'est pas facile ni simple pour une PME ou une grosse entreprise d'oser décider innover sur une chaîne de fabrication, d'oser prendre un risque, même pour une découverte aussi géniale soit-elle, surtout si on répète partout que notre recherche est médiocre.

On n'entend jamais cette auto-flagellation des chefs des grandes nations ou des grandes armées. Il faut arrêter de déprécier notre recherche.

Le Crédit Impôt Recherche ? Oui en théorie, mais ce doit être géré et évalué par les organismes d'Etat. Et il faut un partenariat public-privé en confiance, en partenariat entre entreprises, établissements d'enseignement supérieur et EPST, établir la confiance entre tous les partenaires, dans une France libre et rassemblée.

Merci Monique.

Claude Rochet, je suis professeur en gestion à l'Université Aix-Marseille Méditerranée, donc l'un des quatre IDEX hors Île-de-France.

La première chose, je crois qu'il faut situer la politique de recherche dans une politique de réindustrialisation de la France. On est un pays qui est, comme toute l'Europe, grâce à une politique de libre échange et d'ouverture des frontières de l'Union Européenne, de désindustrialisation, donc il faut réindustrialiser en abandonnant ce mythe que toutes les activités se valent. Et c'est totalement faux, le développement s'est toujours fait en comprenant que les activités économiques qui créent la croissance sont des activités qui ont une forte incorporation de connaissances. D'où le rôle extrêmement fondamental de la recherche.

Et je rappelle que la France que nous a léguée le Général de Gaulle consacrait 6% de son PIB à la recherche, et qu'un pays qui y consacre 2.3% de son PIB aujourd'hui n'a absolument aucun avenir. Donc une tension entre recherche et politique industrielle, mais sans mettre la recherche à la remorque de la politique industrielle. La recherche doit être à l'avant-garde de la politique industrielle, et c'est des problèmes qu'on a comme je le vis en ce moment en négociant mes contrats CIFRE avec un programme que j'ai monté sur les écosystèmes urbains, où toutes les disciplines doivent avoir leur place, autant les sciences dures que les sciences molles, et on se heurte là aux bureaucraties d'entreprises qui n'ont absolument rien à envier aux bureaucraties des administrations publiques, puisque les entreprises coulent leurs programmes de recherche trois ans à l'avance, qu'il faut d'abord faire inscrire la recherche au programme, appel à candidatures, etc, etc.

Donc se libérer de deux boulets : premier boulet, le classement de Shanghai, magnifique opération d'intelligence économique organisée par la Chine pour gérer son rattrapage économique, ce en quoi elle a parfaitement raison, mais là où nous sommes stupides, c'est que nous tombons dans le panneau, ce que va nous amener au gigantisme et à la sur-publication soulignée par l'intervenant précédent, publications sur des standards qui ne sont pas les nôtres.

Deuxième point, l'espace européen de la recherche : il n'y a pas de système national d'innovation européen. Donc il n'y a pas de substance, il n'y a pas de consistance stratégique à cet espace européen. La recherche doit rester mondiale et coorganisée en fonction de stratégies explicites et ciblées.

Donc se libérer de ces boulets, c'est lier politiques de la recherche et politiques de développement. Donc on doit avoir des instances d'orientation de la recherche qui respectent le caractère stochastique, donc aléatoire, de la recherche. Donc équilibrer le R et le D. Quand on dialogue les entreprises, c'est extrêmement important. Les contrats CIFRE ne vont pas être ciblés uniquement sur les sciences dures, donc c'est très important d'avoir un dialogue très constructif avec les entreprises et de structurer ce dialogue en amont, par des conseils scientifiques au sein des administrations, ce sont des pratiques innovantes que nous essayons de développer.

Equilibrer contrats CIFRE et allocations de recherche, puisque vous connaissez tous le problème des contrats CIFRE qui de facto donnent un certain biais à la recherche, et souvent nous emmènent dans des problématiques de confidentialité et de secret industriel, qui va nous déboucher sur le problème d'emploi des doctorants, puisque les rémunérations vont être beaucoup plus attractives dans le secteur privé.

Et ce qui m'amène à parler des statuts des chercheurs, du futur statut des chercheurs. Je ne suis pas forcément d'accord, et c'est un sujet de débat à Debout la République, sur le statut de fonctionnaire. Je ne pense pas, ayant travaillé en Amérique du Nord, ayant eu une expérience industrielle avant d'être entré dans l'enseignement supérieur, que le statut de fonctionnaire soit une garantie.

Dans la 6° section, le statut de fonctionnaire n'a pas empêché le gouvernement de nommer au CNU des gens qui avaient recueilli uniquement 14% des suffrages, et donc ça nous met absolument pas à l'abri de la politisation et du népotisme, et ce n'est pas du tout une garantie du jugement par les pairs, alors que je vois que cette garantie est mieux assurée chez tous mes collègues étrangers.

Le problème manifeste est la faiblesse des rémunérations, que n'assure pas du tout le statut de fonctionnaire qui se traduit par une fuite des cerveaux, et qui doit nous amener à rechercher des financements, publics, privés, venant de toutes les directions.

J'insisterai sur la nécessité de donner la priorité au décloisonnement pour créer cette dynamique que l'on commence à trouver dans les pôles de compétitivité, plutôt que sur le gigantisme de ces énormes machins qui nous sont dictés par le classement de Shanghai.

Et enfin, dernière proposition, très importante à mon avis, dans l'évaluation des chercheurs, mettre au même rang l'évaluation des brevets, des dépôts de brevets, par rapport aux publications, puisque Shanghai, à nouveau, nous incite à sur-publier.

Et quand on travaille dans des partenariats publics-privés, dans des consortiums, eh bien ça entraîne une diffusion précoce de l'information industrielle, donc une perte de compétitivité, avant qu'un brevet soit déposé. Donc, évaluer les chercheurs autant sur les dépôts de brevets que sur les publications.

Merci.



Pierre Chantelot (J.-L. Mélenchon)

Pierre Chantelot, représentant Jean-Luc Mélenchon

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Bonjour.

Je suis Pierre Chantelot. Représentant de Jean-Luc Mélenchon, c'est un bien grand titre. Je suis tout simplement Responsable de la Commission Enseignement Supérieur et Recherche du Parti de Gauche. Je suis pas un politicien, dans le sens où je suis PRAG, et donc la politique n'est pas mon activité principale, je fais ça de manière bénévole.

Je suis professeur agrégé à l'Université de Marne-la-Vallée. Je suis agrégé en mécanique. Et pour mettre un petit peu en perspective tout ce qu'on vient d'écouter, je vais faire mon CV, parce que je pense que ça va donner écho à tout ce que j'ai entendu.

Je viens d'un milieu populaire, et je me suis dit, après le bac : on va faire une prépa. Parce que la prépa, c'est la voie royale. Donc après un échec, je me suis retrouvé à l'université. Et l'université m'a accueilli à bras ouverts, et m'a fait signer un contrat de pré-recrutement dans les IUFM.

Et donc grâce à ça, j'ai signé pour 10 ans pour l'Etat, et grâce à ça, j'ai pu poursuivre mes études. Donc je remercie l'université d'avoir pu faire en sorte que je puisse avoir des diplômes. J'ai travaillé, comme vous tous, et j'ai intégré Normale Sup', où j'ai passé mon agreg', et j'ai fait mon DEA. Et donc j'ai eu les mêmes questions que vous vous posez en ce moment, que j'ai entendues tout à l'heure. Est-ce que je pars faire une thèse, ou est-ce que je pars travailler ? Enfin, travailler... dans l'industrie ou ailleurs. Bref, connaissant certaines réalités de la vie de tous les jours, j'ai décidé de ne pas faire de thèse, et de me consacrer à un travail qui me permettait tout de suite d'avoir une certaine visibilité. Je me suis retrouvé enseignant en zone sensible, dans le 93, et puis maintenant, je suis à l'Université de Marne-la-Vallée.

J'ai entendu beaucoup de choses sur le lien entre industrie, entre la recherche. Des solutions existent, ça passe par des pédagogies innovantes. Par exemple, moi je suis directeur d'études en L3, mon directeur de master de M2, c'est un docteur à l'Onera, il encadre des doctorants, il est en train de passer son HDR. Et dans le M2, nous réalisons des projets industriels avec le groupe SAFRAN, par exemple Hispano Suiza ou la SNECMA, la RATP par exemple, ou avec des PME d'une vingtaine de personnes. Et donc, dans le même endroit, dans ce master-là, nous mélangeons des docteurs, des doctorants, des étudiants de master pro, des ATER. Donc tout ça, c'est possible, c'est-à-dire que pouvoir trouver des lieux, et avoir de l'innovation et avoir des idées, tout ça, c'est possible. Mais ça marche si on nous laisse le temps.

Et malheureusement, les réformes mises en place depuis quelques années par le gouvernement Sarkozy ne nous permettent plus de faire ça. Donc les réformes qu'on a eues depuis quelques années (la LMD, la LOLF, le pacte pour la recherche, la loi LRU) font obstacle aux libertés et à la diversité de la recherche, mettent en concurrence les établissements entre eux, les personnels entre eux, et accentuent les inégalités entre les territoires. Pour les universités, leur autonomie a fait émergé trois grandes conséquences.

Tout d'abord, les pouvoirs du président d'université augmentent. Ils peuvent distribuer la prime présidentielle, le droit de véto pour les embauches. Le débat démocratique perd du terrain : les conseils qui émettaient des propositions ne deviennent que consultatifs, d'autres disparaissent, et l'avancement local est de mise. Le chantage aux crédits de financement mis en place par le gouvernement conduit à la concurrence entre universités et donc à la baisse de la liberté pédagogique et de recherche. Enfin la politique de contractualisation des budgets devient un outil de pilotage autoritaire pour les universités.

Pour ce qui est des établissements de recherche, les plans d'action RGPP des EPST, dont la mise en place au CNRS est emblématique, comme on a pu le voir avec les manifestations de ce matin, accélèrent l'externalisation de nombreuses fonctions et mettent en place des outils de mutualisation, de délégations globales de gestion et de plates-formes de services partagés entre les organismes et les universités au détriment de l'emploi. Cela concerne tout particulièrement ceux des UMR. On a assisté à une vraie désUMéRisation. La pénurie budgétaire et la précarité des emplois ne fournissent pas, donc, les conditions d'une recherche pérenne qu'un jeune chercheur a besoin de connaître quand il se lance dans ce type de métier. On a besoin de visibilité, et donc là ça ne va pas avec la précarité.

Les objectifs à long terme visés par ces réformes sont doubles. Il s'agit de casser le service public de recherche et d'enseignement supérieur, mais aussi d'en faire un prestataire de service pour le secteur privé. Et là je vais arriver avec Sanofi, comme j'ai pu l'entendre tout à l'heure.

Le gouvernement en place affirme, à tort, que la recherche doit être rentable et rapporter des bénéfices. L'autonomie des universités est à ce prix-là ! Mais c'est surtout l'autonomie de la dette qu'on va bientôt voir. L'état va se retirer progressivement du financement du budget de l'enseignement supérieur et de la recherche, car les universités et les établissements publics sont poussés à trouver ailleurs d'autres sources de financement. Ca, c'est la LRU par exemple. D'ailleurs le dernier budget de l'ESR est en baisse de manière inédite pour 2012. La logique va même plus loin, car le système mis en place fait de la recherche, un prestataire de service pour le secteur privé. Du coup, des entreprises s'engouffrent dans cette brèche et ferment leur centre de R&D et utilisent à fond le Crédit Impôt Recherche. Donc là il y a un effet d'aubaine qu'il faudra étudier.

Nous sommes clairement depuis 4 ans dans une logique de marché, de l'économie de la connaissance… Tout se monnaye. Pour Sarkozy et son gouvernement la qualité de la recherche se juge, se valorise à l'aune de son potentiel futur à rapporter de l'argent.

Ainsi le discours de Laurent Wauquiez, à l'université d'été du MEDEF à Nice le 2 septembre 2011, a eu le grand mérite d'être clair et d'officialiser le lien qui doit unir Université et Entreprise. La recherche se devant d'être au service du secteur privé et le Crédit Impôt Recherche n'étant qu'une des solutions pour vassaliser la recherche au secteur privé.

Donc le Front de Gauche veut un autre type de relation d'égal à égal entre universités et entreprises. De toute façon, la réindustrialisation du pays qu'on nous vante tant, et qui est nécessaire, ne se fera pas sans les jeunes docteurs.

Pratiquement, cela se traduit aussi par des plans de licenciement dans le secteur privé qui ne se gène donc plus pour fermer ses laboratoires de recherche ; on a pris l'exemple de Sanofi qui a fait plus de 3000 licenciements l'an dernier.

Il y a donc un transfert des investissements de recherche par la contractualisation de la recherche entre le secteur privé et les organismes de recherche publics. De plus, l'innovation, comme maître mot à la mode, est rabâchée sans cesse pour justifier la politique gouvernementale en matière de recherche. Comme si la recherche ne pouvait se faire sans innovation. La recherche est instrumentalisée comme une arme économique dans un système économique qui est désormais mondialisé.

Donc c'est ce nœud gordien qu'il faut absolument trancher. La seule solution est donc de changer radicalement de système. La seule solution des moyens supplémentaires n'est pas la bonne. C'est tout le système qu'il faut repenser. Les réformes successives contre l'ensemble de la communauté de la recherche, l'autonomie des universités, la baisse du budget, l'obligation faites aux établissements à trouver des financements, les mesures indignes prises récemment à l'encontre des étudiants étrangers, le triste épisode de la princesse de Clèves, ou celle de « l'homme africain » à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, tout cela a déstabilisé fortement l'ensemble de la communauté de la recherche et de l'enseignement supérieur en France, mais aussi dans les pays avec lesquels nous entretenons des liens fort de coopération depuis de nombreuses années. La nouvelle politique gouvernementale migratoire a été très mal perçue, surtout chez nos collègues chercheurs africains. La liberté de circulation, des hommes, des femmes et des idées, est une condition préliminaire à la liberté de recherche.

Donc nous voulons créer les conditions d'une recherche et d'enseignement supérieur qui se développent indépendamment des pressions émanant des forces politiques, économiques et religieuses, et au service des besoins sociaux du XXIème siècle. Il faut que la recherche puisse explorer avec curiosité, en sortant des sentiers battus et sans limitation, le champ de la connaissance. Que les formations (initiale, continue, formation tout au long de la vie…) puissent développer, en lien avec la recherche, l'esprit critique et les connaissances de base pour la vie citoyenne et professionnelle, au profit de toutes les catégories sociales et générationnelles. La recherche est un réservoir d'alternative sociale considérable !

Donc remettre l'humain au centre de la recherche et non pas l'argent. Remettre en place les conditions d'un travail pérenne de recherche favorisant la coopération nationale, européenne et mondiale, et cesser d'installer la concurrence comme seul dogme permettant l'innovation, voilà les ambitions du programme pour l'enseignement supérieur et la recherche du Front de Gauche.

L'érosion de l'emploi statutaire et le recours systématique aux recrutements contractuels accroissent de manière alarmante la précarité dans les laboratoires et les services et mettent en danger la pérennisation des connaissances et des savoir-faire. Dans l'enseignement supérieur et la recherche, le gouvernement, au travers d'amendements à la loi dite « de résorption de la précarité », prépare des contrats de projets allant jusqu'à neuf ans et exclut les contrats d'ATER signés avant l'obtention du doctorat. Il veut aussi priver les chercheurs, les enseignants-chercheurs, les ingénieurs et les enseignants précaires de l'accès à des concours réservés.

Donc cette loi n'est pas vraiment un plan de résorption de la précarité mais plutôt un plan de conversion de l'emploi public en emploi contractuel avec toutes ses dérives que nous dénonçons : disparition du statut, individualisation du traitement, dérive des pratiques locales, attribution des primes aux personnels et recrutement à la discrétion du président de l'université.

Comme la fonction publique n'est régie par aucune convention collective, la rédaction du CDD ou du CDI par l'employeur commence par une feuille vierge. Aucune protection sociale préalable n'est exigée par la loi en faveur du salarié comme pour l'employeur. Seul le rapport de force, le contrat donc, entre deux parties, est la règle. C'est un changement fondamental qui met à bas le statut de fonctionnaire. Le statut est le garant de la liberté fondamentale du chercheur et de la liberté pédagogique de l'enseignant.

Seules des créations d'emplois de titulaires permettraient de sortir de cette situation catastrophique de l'emploi scientifique. Il faut enclencher un réel plan de titularisation de tous les précaires, accompagné de créations d'emplois et des cadres d'emplois nécessaires. Il faut assurer le maintien dans l'emploi des actuels précaires effectuant des missions pérennes et il faut effectuer des pré-recrutements de doctorants sur un statut de fonctionnaire, pour permettre notamment de se prémunir contre le risque de pénurie des scientifiques dans les prochaines décennies. Mais cela permettra surtout au doctorant d'être sûr d'avoir un poste dans la recherche publique s'il le désire. C'est dans le contexte d'atomisation du paysage de l'ESR français, qu'il faut analyser les chiffres du nombres de docteurs formés en France et de leur conditions de travail et d'emploi. Il s'agit de mettre en perspective la politique gouvernementale et la réalité du terrain avec la façon dont se fait la recherche.

Le nombre de docteurs formés placent la France en queue des pays développés. Elle ne forme que 10 000 docteurs par an, le Royaume-Uni en forme 15 000, l'Allemagne 25 000. Et si leur nombre stagne depuis dix ans, le taux d'étrangers est passé de 25 % à 35 % en dix ans et celui des femmes a fortement monté (45 % aujourd'hui contre 20 % en 1992, mais elles ne sont que 24 % en sciences « dures »). A contrario, ces chiffres ont deux conséquences négatives. D'une part, nous ne formons que 6 500 docteurs français. D'autre part, le nombre de « docteurs français mâles » a baissé en nombre absolu, signe fort de la baisse d'attractivité du doctorat. Il faut rééquilibrer l'investissement par étudiant dans les différentes filières avec, pour commencer, un objectif de 12 000€ par étudiant pour le cycle licence. Et cela passe aussi par la mise en place de pratiques pédagogiques innovantes permettant la démocratisation de l'accès de 50% d'une classe d'âge au grade de licence. Le cycle licence dans son ensemble est à refonder, y compris les classes préparatoires aux Grandes Ecoles, les IUT, les STS. La recherche en tant que telle, mais aussi en tant qu'outil pédagogique, doit irriguer tout les cycles de formation post-bac.

Donc on peut parler, peut-être aussi, des Grandes Ecoles. De toute façon, il faudra aussi ouvrir le débat : est-ce qu'on les met ou pas dans les universités, on ne pourra pas se priver de ce débat-là.

Le doctorant est à la fois un usager de l'enseignement supérieur, mais aussi un collègue qualifié de jeune chercheur. Il est en formation professionnelle et continue. Il a des activités de recherche et/ou d'enseignement, ce qui doit être considéré par tous comme une activité, et donc rémunéré. Et seul le statut de fonctionnaire en pré-recrutement est capable d'offrir une protection et les conditions d'un travail stable et favorable à la réussite du plus grand nombre, quel que soit le domaine du projet de recherches doctoral. Ainsi, nous créeront les conditions d'une formation de professionnels hautement qualifiés capables d'agir et de décider au sein d'environnements complexes impliquant de nombreux paramètres, intérêts et personnes.

Pour une insertion professionnelle légitime, le grade de doctorat doit être reconnu dans les conventions collectives (comme tout le monde) et aussi dans les 3 fonctions publiques de l'état. Et les années de doctorat doivent être prise en compte pour le calcul de la pension de retraite.

Les conditions d'une mobilité géographique et thématique doivent être favorisées, pour tous les chercheurs et enseignants chercheurs mais encore plus pour les jeunes chercheurs. Il faut mettre en place la possibilité d'un étalement du service d'enseignement et des tâches administratives sur les premières années de recherche. La logique de recherche sur projet conduit à produire des tâches administratives chronophages pénalisant la base du métier : la recherche.

Cette démarche doit être pensée de manière positive, encourageante, pour amener chaque doctorant à s'épanouir professionnellement dans la durée et en cohérence avec le projet collectif de l'établissement où il travaille. Ces mesures s'inscrivent dans une perspective faisant passer l'investissement nécessaire à l'enseignement supérieur et à la recherche à au moins 5% du PIB en 5 ans. Le service public de formation supérieure doit atteindre rapidement 2% du PIB. La dépense de recherche et de développement public doit représenter au moins 1%, et les effets d'aubaine, en particulier ceux du Crédit Impôt Recherche, doivent être supprimés. La recherche jouera un rôle fort dans la prise de conscience héritée des travaux de l'écologie politique. Et c'est au travers de cette transformation de société, basée sur la planification écologique, que la recherche dans son ensemble permettra de satisfaire les besoins sociétaux du futur.

Les jeunes chercheurs, représentants les forces vives et dynamiques de la recherche, ont un rôle clef à jouer pour relever les défis imposés à la société future. La politique proposée par le Front de Gauche leur en donnera les moyens.

Je vous remercie de votre attention.



Vincent Peillon (F. Hollande)

Vincent Peillon, représentant François Hollande

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Mesdames, messieurs.

Je voulais d'abord vous remercier pour votre invitation, vous dire que j'ai un grand plaisir à venir parler devant vous. Peut-être le plaisir d'un vieux docteur devant des jeunes docteurs, mais d'un vieux docteur en “sciences molles”. On entend ces expressions, et je ne sais pas, on pourrait peut-être trouver une autre façon de qualifier les disciplines… Quand on y est attachés, ça fait un effet curieux.

C'est volontairement que nous avons choisi de nous exprimer pour la première fois (je parle bien évidemment au nom de François Hollande), plus précisément que nous n'avons pu le faire jusqu'à présent sur l'enseignement supérieur et sur la recherche en précisant nos principes, en précisant nos orientations, devant des jeunes chercheurs et des docteurs.

Pourquoi ? Comme vous le savez, François Hollande a fait, dans cette élection, de la jeunesse, la priorité de son projet pour la France.

C'est une idée juste, et c'est en même temps une idée forte, à laquelle nous devons surtout essayer de donner de la force. Le problème majeur de notre pays (c'est l'analyse que nous avons faite, c'est celle que nous défendons) est celui de la préparation de son avenir, et bien entendu, dans ce champ de la préparation de l'avenir, du traitement qu'il accorde à sa jeunesse. Ca vaut pour la recherche, ça vaut pour les jeunes chercheurs, qui d'une certaine façon sont souvent symptômes ou révélateurs d'une situation.

Vous avez (je regardais, vous avez bien travaillé aujourd'hui, la journée a dû être longue) parlé des défis (vous avez raison), des défis de demain. Il y en a beaucoup. Vous avez aussi sans doute raison de considérer (et tant mieux) que face à ces défis, vous êtes, ou vous devez être, un atout majeur. Mais si l'on multiplie les défis (et à longueur de journée, on entend : le défi démographique, le défi écologique, le défi énergétique, le défi démocratique, le défi de la production, qui a été évoqué à l'instant), on se rend compte que quand même, il y a quelque chose entre tous ces défis qui fait lien, qui les regroupe. Et ce défi, c'est le défi même de l'avenir. C'est l'avenir lui-même qui pour notre pays est aujourd'hui un défi.

La France (c'est un chercheur, qui n'est plus un jeune docteur, qui avait eu cette idée qu'il y avait eu dans le débat public en 1980… On voit combien de temps il faut aux idées pour qu'elles infusent), la France vit une crise de l'avenir. Une très grande défiance à l'égard de son avenir, beaucoup plus que les autres pays, et que les autres pays même d'Europe. C'est une spécificité française. Lorsqu'on regarde de près, on voit qu'il peut y avoir un optimisme individuel, même quand les situations faites aux jeunes sont difficiles. Mais la collectivité nationale, le pays, se projette très mal dans l'avenir, et voit l'avenir avec un très grand pessimisme. L'incapacité où nous sommes de nous tourner vers l'avenir, d'anticiper, de nous projeter, et donc d'échapper à la réaction, au conservatisme (version molle), au présentisme, au court-termisme, à ce qu'un de mes amis a appelé récement la dictatutre de l'urgence, est pour nous tous un défi.

Et pour commencer, c'est un défi pour les responsables publics. Nous avons à remettre de la durée, nous avons à remettre du temps, nous avons à remettre de la rationalité dans la pensée collective et dans l'action collective. Ces défis ne concernent pas que votre profession de chercheur, pas davantage d'ailleurs, à l'intérieur de vos professions, de vos vocations, les disciplines qui sont les vôtres. Ces défis concernent toute la société, et c'est bien parce que les chercheurs sont utiles à toute la société qu'ils doivent avoir la reconnaissance de celle-ci.

Lorsque ce n'est pas le cas (mais cela vaut pour toutes les professions de la connaissance), cela ne veut pas seulement dire (et on peut s'en plaindre, et on peut peindre noir sur noir) que la société néglige ses chercheurs, c'est-à-dire une catégorie, elle se néglige elle-même, et ne se donne pas les moyens de préparer son avenir. c'est pourquoi, et je fais boucle avec mon propos liminaire, c'est pourquoi François Hollande a décidé d'accorder à l'éducation, à l'enseignement supérieur, à la recherche, et malgré les difficultés évidentes, et les contraintes en termes de finances publiques que vous connaissez et que l'on ne pourra pas ignorer, faire de l'éducation, de l'enseignement supérieur, de la recherche, une priorité.

Face à cette grande tâche, surmonter la crise de l'avenir, remettre du long terme, remettre de la rationalité, préparer demain, être à la hauteur de cette multitude de défis qui nous attendent dans les décennies qui viennent, où en sommes-nous ?

Je ne veux pas (car il y en a un peu assez) faire encore un bilan triste (et on les accumule, dans les élections politiques) de la situation dans laquelle nous sommes. Nous savons que cette situation n'est pas bonne.

Depuis 10 ans, la France stagne en matière d'intensité de recherche. Nous sommes à un niveau qui était le nôtre en 1993, et si nous comparons relativement en fonction des chiffres de l'OCDE (pour les amateurs, je cite), nous sommes, par rapport à d'autres pays européens, en déclin.

La recherche publique civile (contrairement d'ailleurs à ce que je peux lire ici ou là, car on amalgame, je pense, beaucoup de choses, au Crédit Impôt Recherche) est en baisse. C'est vrai pour les organismes de recherche. C'est vrai aussi, si vous regardez ces deux dernières années, pour l'ANR.

La recherche privée, et malgré l'importance aujourd'hui, la montée en régime, du Crédit Impôt Recherche, en euros constants, stagne.

Et la situation des jeunes chercheurs, des docteurs, est un symptôme, peut-être le révélateur, je le disais tout à l'heure, de l'importance de cette crise.

Leur situation ne cesse de se dégrader par rapport à l'époque qui a été la mienne, les cas que je rencontre sont tout à fait surprenants, même, par rapport aux cursus qui étaient les nôtres. Des débouchés privés qui sont encore très largement insuffisants, surtout quand on regarde par rapport à nos partenaires. Des créations d'emplois scientifiques, publics, qui sont en baisse. Et vous l'avez évoqué à l'instant, des disparités, des faiblesses, et des insuffisances dans les financements des thèses.

Nous voyons que le nombre des thèses en cours est à peu près stagnant. Il y a quand même une légère baisse, mais ça a été dit à l'instant, c'est en grande partie parce qu'il y a compensation par le nombre plus important d'étudiants étrangers qui viennent chez nous faire leur thèse.

Lorsqu'on voit comment ces derniers temps on les a traités, on peut se dire qu'on est bien loin, là, d'une démarche que nous semblerions pourtant tous partager, qui est celle d'insister sur la reconnaissance internationale, et vouloir faire rayonner nous universités et la recherche française. J'en profite pour dire que nous abrogerons définitivement la “circulaire Guéant”. Que si cela est nécessaire, et je crois que ça le sera, nous légiférerons (et non pas de façon intempestive) sur les conditions de l'accueil, de séjour et de première insertion professionnelle des étudiants et des chercheurs étrangers, pour sortir de l'insécurité juridique, financière, sociale, et professionnelle, où ils se trouvent aujourd'hui trop souvent.

Il y avait encore des publications (et certains les ont vues cet après-midi) sur les libéralités, j'y reviendrai, et certains traitements qui sont accordés y compris par l'Etat à des jeunes chercheurs. Nous veillerons à faire mieux connaître, et à accorder aux doctorants et docteurs concernés une carte de séjour scientifique-chercheur et nous ferons en sorte aussi, par la négociation, qu'elles ne se terminent pas comme un couperet à la fin du contrat de recherche.

Face à cette situation que j'ai évoquée, dans le contexte de déficit public qui est le nôtre, comment comptons-nous faire ?

D'abord, la première chose, et moi je ne la néglige pas, et elle est importante dans cette élection, parce que certains veulent parler de valeurs, et ils ont raison, une société se construit autour de valeurs, nous avons une bataille idéologique à mener. Cette bataille idéologique, elle est de faire reconnaître sa place à l'étude, à la connaissance, à la recherche, à la réflexion, à l'esprit critique, à l'effort de rationalité. Et donc, d'accorder à nos professeurs, à nos chercheurs, la reconnaissance qu'ils méritent. On voit bien comment, au long des décennies, car si l'on peut considérer que les choses se sont empirées ces dernières années (c'est un processus long qu'il faut inverser), la place de l'éducation, la place de la recherche dans notre société est une place qui, de plus en plus, a souffert d'une absence de reconnaissance.

Dans cette perspective, nous avons une action publique à conduire. François Hollande s'exprimera (il s'est exprimé sur les questions de l'éducation, la semaine dernière, dans un meeting à Orléans, mais au préalable dans une cérémonie à la mémoire de Jean Zay), s'exprimera complètement sur les problèmes d'enseignement supérieur et de recherche, au début du mois de mars. Mais les orientations et les priorités qui sont les nôtres, je veux déjà vous en dire un mot, y compris pour lever un certain nombre d'ambiguïtés que j'entends ici ou là.

Première chose et premier objectif. Première priorité. La réussite des étudiants et la réforme des premiers cycles. Je dois dire que très souvent (je m'en ouvre à ceux avec qui je travaille), je trouve que lorsqu'on parle d'enseignement supérieur et de recherche, on ne parle pas assez des études. De ce point de vue, vous le connaissez, ça a été rappelé, madame vient de le faire, nos premiers cycles, c'est 50% d'échecs. Et pour ceux qui viendraient (tel qu'on a fait les choses concernants les IUT ou les STS) pour ceux qui viennent des lycées professionnels, des bacs professionnels, c'est 90% d'échecs.

C'est un gâchis français absolument insupportable.

Et de la même façon (vous êtes docteurs, doctorants, vous avez traversé ça), de la même façon que les problèmes que nous rencontrons dans la scolarité se jouent tôt, les problèmes essentiels de productivité, de compétitivité, de réussite, de reconnaissance, que nous allons pouvoir retrouver dans les masters, voire dans les doctorats, ils doivent pouvoir aussi se traiter dès le premier cycle. Il faudra donc consacrer des efforts particuliers au premier cycle universitaire. D'abord, en donnant (ce que notre pays ne sait pas faire, ou ne fait pas bien) de la substance à ce que signifie l'orientation, par la création d'un service public de l'orientation.

Nous nous acheminons vers une régionalisation de ces services publics, mais bien entendu dans un cadre national, en créant (ils existent, en théorie), de véritables (et ça répond peut-être à certaines préoccupations que vous venez d'évoquer) bureaux d'insertion professionnelle, dans les universités, dotés de compétences et de moyens. Et là aussi, il faudra mettre en synergie tout ce qui existe mais dont il faut bien reconnaître que l'université est souvent la plus privée, en renforçant (vous m'avez précédé à cette tribune et vous l'avez dit à l'instant, l'encadrement des premiers cycles, et en développant des pédagogies adaptées à la diversité des étudiants qui y viennent. Cela veut dire organiser des passerelles entre les différentes formations du supérieur. Cela veut dire instaurer des spécialisations plus progressives dans les cycles de la licence, dans le parcours de la licence. Cela veut dire aussi (j'ai vu d'ailleurs qu'à la conférence de la CPU, certains s'étaient exprimés dans ce sens, et je m'en réjouis) en réservant aux lycées des enseignements professionnels et technologiques des places dans les STS et les IUT.

Dans le même temps, nous savons que les étudiants issus de milieux modestes (il y a des études qui sont de véritables crève-coeurs de ce ce point de vue là), travaillent de plus en plus pour financer leurs études. Et nous avons une corrélation qui est bien montrée entre cette nécessité du travail (passé un certain nombre d'heures, parce qu'il ne faut pas penser aussi qu'il ne faut pas travailler du tout), nous avons une corrélation très précise entre l'abandon (les abandons dont vous parliez, madame, qui ont des raisons socio-économiques) et l'échec dans les premiers cycles. C'est pourquoi la grande réforme pédagogique des premiers cycles doit s'accompagner d'un plan national pour la vie étudiante. Ce plan national, c'est la programmation de 40 000 nouveaux logements, ce sont des mesures sur les loyers. C'est aussi la création d'une allocation d'études supérieures et de formation sous condition de ressources. C'est enfin (voyez la crise du recrutement que nous visons pour accéder au métier de professeur) l'ouverture d'un certain nombre de pré-recrutements. Voilà notre première priorité.

Le second objectif concerne la confiance qu'il faut restaurer entre le pouvoir politique et les enseignants chercheurs, et les chercheurs. La loi LRU sera profondément réformée. Le principe de l'autonomie ne sera pas remis en cause. C'est un principe que nous avons souhaité longtemps.

C'est la mise en oeuvre de ce principe qui pose un certain nombre de problèmes. Nous remplacerons la loi LRU par une loi cadre, dans un calendrier que François Hollande a fixé comme devant être voté à l'automne, et nous le précéderons d'assises nationales de l'enseignement supérieur et de la recherche, que je souhaiterais voir, si nous avons la confiance des français, au début de l'été. Nous savons ce qu'il faut corriger : des questions de gouvernance ! Elles nous sont demandées, par beaucoup de présidents d'universités. De telle sorte que la présidence soit plus collégiale, plus démocratique, qu'elle permette le respect satisfaisant des libertés académiques sans bien entendu gêner le principe même de l'autonomie.

Et puis, les financements, qui ne sont pas au rendez-vous, qui ont conduit à accroître des disparités, à rogner (vous évoquiez le Plan Licence) sur les enseignements, et même sur les obligations que l'on ferait, dans le fond, aux universités, et à placer certaines d'entre elles dans des situations d'extrême difficulté, et même, sous tutelle. C'est dans le cadre de cette réforme que la représentation des des jeunes chercheurs devra être reconnue et mise en oeuvre dans les collèges académiques.

Je précise : le principe de compensation qui devrait être la règle devra être respectée. Quand on transfère des charges aux universités, il faut quand même veiller à leur transférer les moyens correspondants, sinon on a les difficultés que nous connaissons.

Il faudra aussi, avec l'ensemble de la communauté, dans le dialogue, simplifier le paysage de l'enseignement supérieur et de la recherche, devenu illisible par l'accumulation de nouvelles structures. Quelques principes guident les débats que nous avons et les consultations que nous mènerons. Si nous voulons que les chercheurs se consacrent à leur recherche plutôt qu'à la recherche permanente de financements. Nous réaffirmerons la place de l'Unité Mixte de Recherche comme élément structurant de la recherche universitaire. Et cela supposera de rééquilibrer ce qu'on appelle les soutiens de base et les crédits sur projets. Les équipes doivent pouvoir se projeter sur le moyen et sur le long terme. Cela nous conduira évidemment à recentrer les missions de l'ANR sur les priorités nationales, les projets émergents, et les projets interdisciplinaires.

Quant aux investissements d'avenir, ceux qui sont décidés (car j'entends des polémiques inutiles) seront dans le fond définitivement attribués au mois de mai. Est-ce que l'on va imaginer, étant donné ce que l'on a demandé à la communauté des chercheurs, de revenir sur des engagements qui ont été pris par l'Etat, et sur lesquels des chercheurs se sont engagés pour les obtenir ? Non. Nous ne le ferons pas. Nous ne sommes pas là pour chaque fois, revenir détruire. Franchement, la communauté universitaire, et la communauté des chercheurs, en ont quand même un peu assez de ces allers-retours. Mais incontestablement, nous l'avons vu dans les dix derniers jours, d'ailleurs, cela accroît les disparités, cela accroît les déséquilibres et ça risque de nous mettre demain dans une situations d'affaiblissement collectif et national du tissu de l'enseignement supérieur et de la recherche. Nous veillerons donc à corriger les inégalités territoriales. Nous veillerons à faire que ne se constituent pas des déserts universitaires et scientifiques. Et donc une logique de coopération se substitue à une logique de compétition. Cela se fera dans la concertation avec l'ensemble des acteurs, et s'il faut se donner un an pour le faire, nous le ferons.

Le troisième objectif concerne la place des chercheurs et des enseignants chercheurs, et tout particulièrement ici, je vais insister, des jeunes chercheurs. Ce serait malvenu de ne pas être, sur cette question, ici, sans doute, un peu plus précis. Donc je réaffirme simplement (et je vais développer les trois points) que nous donnerons aux doctorants des garanties nationales, scientifiques et sociales.

Premièrement, le doctorat doit rester un diplôme national et unique, donc la place des écoles doctorales doit être réaffirmée et confortée. Mais surtout, nous devons nous fixer comme objectif mettant de côté les systèmes qui existent, formation continue, etc, nous devons nous fixer comme objectif que tout doctorant doit avoir une thèse financée avec un contrat de travail, et donc une protection sociale et des annuités qui comptent pour sa retraite.

C'est un objectif à long terme mais c'est la direction qu'il convient d'emprunter. Les libéralités (vous connaissez ces financements, qui ont été à juste titre proscrits en 2006) continuent pourtant de fleurir, et nous voyons même, en ce qui concerne particulièrement les doctorants étrangers, et nous voyons même cet après-midi que l'Etat lui-même, par un certain nombre d'agences, continue d'en octroyer. Cela n'est pas acceptable, et nous les supprimerons effectivement.

Mais je souhaite parallèlement que dans cette discussion sur les contrats de doctorat et leurs financements, il y ait une réflexion pour savoir de quelle façon, dans le contrat doctoral, peut être incluse une charge pédagogique de tutorat (nous aurons les discussions avec les uns et les autres) qui contribue à la nécessité de la réforme en profondeur des premiers cycles que j'ai évoquée.

Des bonifications peuvent être envisagées pour les universités qui augmentent leur nombre de contrats doctoraux, et des moyens supplémentaires accordés aux écoles doctorales pour qu'elles puissent jouer (il y a là encore, on le sait, de fortes disparités) mieux leur rôle. Enfin, les tâches pédagogiques, les tâches d'enseignement devront être mieux reconnues, encouragées, et valorisées, dans les déroulements de carrière des enseignants-chercheurs.

Ca ne résout pas la question des débouchés, question centrale pour tous. De ce point de vue, elle est effectivement préoccupante. J'ajoute que les conventions CIFRE, qui sont des réussites, doivent être augmentées.

Mais nous devons faire (c'est la question des débouchés) reconnaître le doctorat dans les grilles de la fonction publique, qu'elle soit fonction publique d'état, qu'elle soit fonction publique territoriale.

Deuxièmement, je vous confirme qu'un plan pluri-annuel de résorption de la précarité et de l'emploi (plan pluri-annuel d'emploi) gageant 5000 des 60000 postes annoncés par François Hollande sera engagé pour les débouchés et donc pour l'université.

De la même façon, pour ce qui concerne le secteur privé (et là encore, la loi le permet, je crois que les entreprises le demandent), nous inciterons les partenaires sociaux (mais c'est une mesure qui devra se faire immédiatement) à la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives. Le principe en est acquis, la mise en oeuvre n'en est malheureusement toujours pas faite.

Enfin, dans la réforme du Crédit Impôt Recherche, qui sera une réforme très technique, et dans la réforme de son assiette, nous accentuerons la prise en compte du recrutement de docteurs comme condition de l'octroi.

Vous me pardonnerez d'avoir été devant vous assez précis et d'avoir fait nombre de propositions.

Tels sont les grands axes et les trois priorité de la politique de recherche et d'enseignement supérieur que François Hollande aura l'occasion de préciser dans les semaines qui viennent. Telle est la politique qui devrait pouvoir redonner, je l'espère, à la recherche et et aux jeunes chercheurs, confiance dans leur vocation et dans leur mission. Cette politique, elle est sans doute utile pour vous, pour les docteurs, mais elle sera utile, profondément, pour le pays.

La formation par la recherche doit irriguer l'ensemble des activités du pays.

Elle est indispensable à la diversification des profils des cadres dirigeants, qu'ils soient les cadres du public ou qu'ils soient les cadres du privé.

Parmi les défis que nous avons à relever, il est tout à fait essentiel qu'il y ait un renouvellement des élites, que l'imagination, la recherche, le libre examen, l'esprit critique, l'expérimentation, pénètrent ceux qui définissent à la fois les grandes orientations politiques du pays, et les grandes orientations administratives.

C'est donc un combat de valeurs, un changement de mentalités, qui doit participer non seulement à la satisfaction, évidemment, d'une catégorie de la population que vous représentez, mais à l'effort de redressement du pays que nous voulons conduire et auquel François Hollande nous invite.

C'est un des facteurs essentiels, nous le croyons, pour surmonter la crise de l'avenir qui nous paralyse trop, et pour faire renaître une espérance.

Je vous remercie de votre attention.