Éditorial de Cédric Villani


Jeune chercheur en France

Il est toujours bon de rappeler le rôle moteur du chercheur dans la société. On l'oublie souvent au profit d'autres métiers plus directement visibles, mais le chercheur est la pierre angulaire invisible du progrès scientifique et technologique qui affecte la vie de tous. À l'heure où notre société et notre environnement mondiaux sont en prise à toutes sortes de maux, le chercheur est plus nécessaire que jamais.

Chercheur, quel beau métier. Dans un monde en proie à une crise de valeurs, c'est un des métiers les mieux considérés par la population ; combien en ai-je rencontrés, de citoyens de tout bord — entrepreneurs, politiques, artistes, et tant d'autres — avides d'en savoir plus sur la vie des chercheurs, souvent perçus comme les derniers aventuriers d'une époque blasée. C'est aussi l'un des métiers les plus utiles, et les plus nécessaires, à l'heure où les besoins de scientifiques et d'ingénieurs sont de plus en plus criants.

Être chercheur, ce n'est pas seulement une question de connaissances et d'expérience, c'est aussi un état d'esprit et d'acuité intellectuelle, au potentiel reconnu. Les associations spécialisées dans le placement des chercheurs dans les entreprises peuvent en témoigner : les qualités de rigueur et d'inventivité des chercheurs font souvent merveille dans des carrières tout autres que celles pour lesquelles ils ont été formés. Loin d'enfermer celui qui la reçoit, la formation par la recherche apporte des capacités intellectuelles qui permettent de rebondir dans tous les contextes.

Comme l'art, la recherche se construit à la fois dans l'universalité et dans la culture locale, dans une remise en question constante qui vient s'appuyer sur de longues traditions. La France occupe une place de choix dans ce paysage : depuis le siècle des Lumières elle a mis en place les institutions dans lesquelles les chercheurs peuvent s'épanouir ; son idéalisme connu (et brocardé) dans le monde entier est un terrain fertile à la recherche fondamentale, qui fait merveille quand elle sait se mettre en ménage avec les problèmes concrets. Et la culture de la France, son cadre de vie, sa tradition universitaire parmi les plus anciennes du monde en font par ailleurs une destination privilégiée des jeunes chercheurs dans le monde entier. Notre pays fait rêver, et c'est une chance exceptionnelle !

Pourtant le métier de chercheur est en crise. On admire les scientifiques, mais on n'y pense pas comme une formation pour soi : trop long, trop difficile, trop incertain, trop mal payé, trop peu mis en valeur par la société... Quelle ironie, à l'heure où investir dans une formation de chercheur est l'une des voies les plus sûres, pour peu que l'on soit prêt à rebondir... Mais, revers de la médaille de l'idéalisme, nous vivons dans une société qui aime les étiquettes, les galons gagnés à vingt ans dans les concours, les séparations nettes entre mondes différents. Il faudra encore longtemps avant que les entreprises fassent confiance aux chercheurs autant qu'ils le méritent, et tout autant avant que les chercheurs envisagent une carrière en entreprise avec le même sentiment de réussite que dans le monde universitaire. Les acteurs universitaires comme les acteurs économiques et industriels ont leur part de chemin à accomplir dans cet effort, qui se joue autant au niveau institutionnel (reconnaissance des diplômes) que dans les habitudes et le savoir-faire des uns et des autres.

Redonner confiance et motivation aux jeunes chercheurs, formés ici ou ailleurs, qui souhaitent s'épanouir en France, c'est un enjeu majeur pour toute notre société, un enjeu dans lequel tous les acteurs ont leur mot à dire depuis les citoyens jusqu'au plus haut niveau de l'État. Dans ce combat, la Confédération des Jeunes Chercheurs fournit un outil parmi les plus précieux qui soient : des informations impartiales, des enquêtes d'opinion, des statistiques, témoignages et analyses exempts de toute idéologie, nous permettant de prendre connaissance du milieu des jeunes chercheurs, avec sa sociologie particulière, ses inquiétudes et ses espoirs — une communauté dont l'importance pour l'avenir de la France ne peut être surestimée.


Pr. Cédric Villani,
Professeur de mathématiques à l'Université de Lyon,
Directeur de l'Institut Henri Poincaré
Lauréat de la médaille Fields 2010